Mes Univers

18 juillet 2019

Modifications du 17 Juillet 2019

 

Souvent, j'aime innover. J'aime trouver de nouveaux moyens de m'exprimer. Evidemment, l'écrit demeure mon moyen de partager mes pensées, mes actions, mes ressentis, favori. Je suis et reste écrivain dans l'ame et dans le coeur. Cependant, aujourd'hui, pour atteindre le plus grand nombre, il faut sans cesse chercher des moyens inédits de capter l'attention.

Ce n'est ni simple ni facile, car quantité d'autres personnes, par le biais de leurs Blogs, ont le même désir. Et comme pour n'importe quel média - peut-être encore plus en ce qui concerne Internet et les réseaux sociaux -, nul ne se fait de cadeau. C'est un univers violent, sans pitié, sans regrets, ni remords. Ce sera à celui ou à celle qui saura se mettre en avant avec davantage d'audace, d'accuité, que les autres. Et avec le moins d'état-d'âme face à ses concurrent(e)s.

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C'est une façon de procéder qui me répugne, je l'avoue humblement. Pire : elle me heurte et me blesse. Elle n'est pas dans ma nature ; elle n'appartient pas à mes valeurs. Je suppose que c'est, entre autres, pour cette raison que, malgré l'abondance et la diversité de mes écrits, le cercle de mes lecteurs et lectrices demeure restreint. C'est pour cette raison également qu'aucun éditeur digne de ce nom n'a remarqué mes textes, malgré leur qualité littéraire, leur intéret, leur profondeur.

Aujourd'hui en effet, ce n'est pas ce qui compte le plus. Le fait qu'un auteur rédige mal ses phrases, qu'il fasse des fautes de grammaire ou d'orthographe indignes de l'Art qu'il exerce, n'a pas d'importance. Le fait que ses récits soient quelconques, que ses propos soient vulgaires, haineux, idiots, n'est en rien préjudiciable. Le fait que cet auteur soit dénué de culture livresque - la base !!! -, qu'il élabore un papier rapidement sur le coin d'une table, en quelques jours ou quelques semaines alors que s'il était un écrivain digne de ce nom, ça lui prendrait des mois. Il rectifierait, allégerait, compléterait, en se relisant au minimum une dizaine de fois, n'entre pas en considération. 

Non !!! Ce qui est essentiel, c'est l'image. Ce sont les réseaux dont il entouré. Les bonnes personnes avec lesquelles il est en contact pour briller. Les "relations" qu'il connait, et qui lui ouvrent aisément les portes d'un microcosme où celui qui n'y appartient pas n'existe pas. Car, pour les autres, ils peuvent avoir tout le talent du monde, ils peuvent avoir travailler sur leur livre en gestation durant des mois, des années, il aura beau frapper à toutes les portes, essayer de se distinguer, ils demeureront immuablement à l'extérieur. Nul "décideur" ne lira jamais ses textes, qui finiront par s'entasser quelque part dans la poussière. Ils n'auront jamais leur chance. Tel est le monde d'aujourd'hui où les éditeurs ne prennent plus de risques. Un monde où les réseaux sont plus importants qu'un auteur qui a écrit son récit avec ses tripes, avec son coeur, avec son âme. Un monde où le temps passé, l'énergie consacrée, où l'attention mise, où l'originalité et la profondeur insufflée par lui, sont inutiles, insuffisantes. 

Je continue à rédiger mon oeuvre littéraire entamée il y a longtemps. Je continue à publier mes articles sur la Toile. Je poursuis la rédaction de mes "Chroniques Personnelles" pour lesquelles je mets tant d'ardeur. Néanmoins, je me retire largement - mais pas totalement - de tout ceci. Je me plonge désormais entièrement dans l'écriture de mes Chroniques. Tant pis si nul ne les lit, où si elles ne sont pas éditées un jour. J'aurai au moins eu la satisfaction de relater mon histoire. Et Dieu sait qu'elle n'a rien à voir avec le quotidien vécu par des millions de gens en France. Dieu sait qu'elle sort des sentiers battus et mériterait d'être diffusée le plus largement possible, d'après les rares individus qui en ont parcouru quelques extraits. Elles seront mon humble contribution ; la seule trace probablement, que je laisserai de moi dans l'Histoire...

 

Dominique Capo

 

PS : en attendant, je vous laisse avec cette petite vidéo évoquant mes derniers achats de figurines King and Country du mois de Juillet 2019...


17 juillet 2019

Essai vidéo

 

Juste pour vous, cet essai, qui, je l'espère, vous plaira...

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Pauvres Inconscients :

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C'est incroyable comme l'Homme a tendance à imaginer que le monde dans lequel il vit, que la civilisation qui est la sienne actuellement, est immuable, inébranlable, impérissable. Du reste, il en a toujours été ainsi depuis les premiers Ages de l'Humanité. C'est en usant de ce postulat que se sont érigés les nations, les empires d'hier et d'aujourd'hui, les religions antiques ou présentes.

Et pourtant, rien n'est définitif. La leçon lui a été administrée bien des fois, et jamais il ne l'a retenue. L'Homme se croit immortel, plus doué, plus intelligent, plus malin, que la Nature. Là encore, de tous temps, il s'est imaginé au-dessus des autres espèces dont est constellé le monde ; et pourtant dont il dépend.

Aujourd'hui, nous arrivons à la fin d'un cycle de Civilisation. Tous les signes sont là. Ils se multiplient à une allure de plus en plus fréquente, de plus en plus rapide, de plus en plus violente. L'Homme dans sur un volcan sur le point d'entrer en éruption, et il ne s'en soucie pas. Il détourne les yeux en espérant que Dieu ou/et la science le sauve du désastre annoncé. Il vit comme si de rien n'était. Il se préoccupe de sa petite vie médiocre, de ses soucis du quotidien. Il pense : "Après moi le Déluge". Il consomme à tout va. Il pollue avec sa voiture, avec ses usines, avec son modèle de société qu'il ne veut surtout pas remettre en question.

Après tout, tant pis pour les autres, pour ceux qui en subissent les conséquences en premier - en Afrique, en Asie, etc. ; les populations les plus pauvres, les moins privilégiées, comme toujours. Celles qui cherchent à tout prix à sauver leur vie - comme ces nantis le feraient s'ils étaient à leur place -, mais auxquelles ils nient le droit de se réfugier en des lieux "pour le moment" encore à peu près préservées. Plus pour très longtemps, c'est un fait...

La civilisation telle que nous la connaissons vit ses dernières décennies. D'une façon ou d'une autre, elle est condamnée. L'Homme, lui, va survivre. Enfin, une fraction de l'espèce à laquelle il appartient. Parce qu'avec les changements climatiques, avec la pollution endémique, avec la raréfaction des matières premières nécessaires à son mode de vie, il n'y aura pas de place pour tout le monde. Un nouvel Age des Ténèbres rappelant celui qui a suivi la chute de l'Empire Romain, est sur le point de survenir.

Or, si à l'époque, cet événement considérable se limitait au bassin méditerranéen, cette fois-ci, il sera global. La sixième extinction à laquelle nous assistons, et à laquelle nous contribuons largement, en est l'un des symptômes ; pas le seul malheureusement...

Et pendant ce temps-là, les hommes et les femmes que j'observe ici ou là, dont je vois les publications puériles, futiles, partisanes, égoïstes, éphémères, inconsistantes, nihilistes, comme ils le montrent par ce qu'ils publient, continuent de danser au sommet de ce volcan. Jusqu'au jour où celui-ci va leur exploser à la figure. Jusqu'au jour où il va tous les emporter et les anéantir.

Alors, ils pleureront des larmes amères, des larmes de sang. Ils se lamenteront : "pourquoi moi ? Qu'est-ce que j'ai fait pour mériter ça ? Dieu, sauve moi !!! Épargne mes enfants !!!"

Sauf que ni la Nature, ni Dieu, ni quoi que ce soit viendra à leur secours au dernier moment. Ils seront irrémédiablement, et sans pitié, balayés par le vent de l'Histoire. Ils seront rayés de la surface de la Terre. Car, à se croire plus invulnérable que sa pitoyable condition humaine, à supposer que son intelligence, ses croyances, sa technologie, pourvoira constamment à sa survie, il s'apercevra qu'ils ne sont finalement que des êtres de chair et de sang insignifiants. Et que le monde peut très bien se passer d'eux.

Du moins ce monde les remettre à la place qu'ils n'auraient jamais dû quitter : une espèce vivante comme les autres ; ni plus importante, ni moins importante que les autres. Qu'ils ne sont sur la Terre juste un grain de sable parmi des myriades d'autres. Et que cette Terre est une planète à la périphérie d'une galaxie ressemblant à des millions de milliards d'autres dans l'univers.

Pauvres inconscients... !!!

13 juillet 2019

Chapitre Quatre, 1920, Weygand au secours de Varsovie :

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Les Polonais ont profité de la guerre civile qui sévit encore en Russie pour pénétrer en Ukraine, en avril 1920, afin d'y donner la main au chef autonomiste Petliora. Ils s'emparent de Kiev, mais la Russie réagit vivement. L'Armée rouge contre-attaque, refoule les Polonais, et arrive en juillet aux portes de Varsovie.

L'Angleterre, dont le Premier ministre Lloyd George n'éprouve pas une grande sympathie pour la Pologne, incite le maréchal Pilsudski à se montrer conciliant, mais la France n'est pas dans les mêmes dispositions. Son président du Conseil, Millerand, doit tenir compte des liens sentimentaux traditionnels qui unissent la France et la Pologne et de la nécessité de maintenir un large tampon entre l'Allemagne et la Russie. La France accorde une importante aide financière et matérielle à la Pologne.

Le général Weygand est envoyé à Varsovie. Pour ne pas être en reste et afin de rendre compte de la situation, les Anglais dépêchent à leur tour un officier, lord Abernon, ambassadeur d'Angleterre à Berlin. Weygand arrive à Varsovie le 24 juillet. Assisté de la mission militaire française déjà en place dans la capitale polonaise, l'ancien chef d'état-major de Foch s'emploie à réorganiser l'armée polonaise et à lui insuffler énergie, volonté, confiance, toutes choses qui depuis quelques mois s'en étaient allées. Il apporte également sur le plan stratégique de précieux conseils. Il reçoit pour tout un appui total de la part de Pilsudski.

La bataille de Varsovie s'engage le 13 août. Au prix de combats magnifiques, les Polonais refoulent les Soviétiques et les taillent en pièces. La paix de Riga redonnera à la Pologne ses frontières de 1792 qui en font un État dont la composition ne peut que susciter les revendications de l'Allemagne et de l'URSS.

Quelques jours avant, contre l'avis du maréchal Foch, une alliance politique et militaire avait été signée entre la France et la Pologne.

Signé le 19 février 1920 par Briand et le prince Sapicha, le traité prévoyant que si l'un des deux États ou les deux étaient attaqués sans provocation de leur part ils se concerteraient en vue de la défense de leurs territoires et de la sauvegarde de leurs intérêts légitimes. Il est inutile de souligner la gravité d'une telle alliance avec un pays naturellement vindicatif, aux frontières discutées et que l'un ne pourrait assister, si besoin en était, qu'en passant par l'Allemagne.

11 juillet 2019

Conscient d'être différent :

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Il n'y a rien de pire au monde que d'avoir conscience de sa différence.
 
Parce qu'à partir de là, vous avez conscience que les "autres" vous considèrent, vous regardent, vous voient, s'adressent à vous, vous traitent, différemment. Parce qu'à partir de là, vous savez que vous aurez beau tout donner, que vous aurez beau tout entreprendre, que vous aurez beau faire des efforts surhumains, ces "autres" vous prêteront attention, vous observeront, vous jugeront, différemment. Parce qu'à partir de là, vous vous rendrez compte qu'à leurs yeux, vous n'aurez pas autant d'importance, que vous n'aurez pas d'eux le respect, les égards, l'estime, qu'ils ont habituellement vis-à-vis des gens normaux.
 
Alors, lorsque vous êtes parmi eux, vous vous sentez seul, isolé. Vous vous repliez su vous-même. A moins qu'exceptionnellement, fugitivement, l'un d'entre eux vous approche et vous parle un peu. Généralement, non pas parce qu'il en a envie ou que que vos valeurs, votre histoire, votre métier, vos passions, votre personnalité, a suscité chez lui de la curiosité. Non, juste parce qu'il a un peu de temps à tuer. Parce qu'il n'a personne comme lui vers lequel se tourner momentanément.
 
Car une fois qu'un de ses semblables le contacte, est à ses cotés, vous disparaissez à nouveau de son environnement. Il ne se souvient plus de vous ; il vous fuit, éventuellement. Ce que vous avez échangé ensemble lui parait soudain futile, anecdotique, sans saveur. Il peut même avoir honte de s'être abaissé à se tourner vers vous quelques instants. Car il mérite mieux. Car sa distinction, l'image qu'il a de lui - et celle que les autres ont de lui - en est écornée.
 
Pour cet autre qui est quotidiennement entouré, envié, qui est au centre de toutes les attentions et de toutes les préoccupations, vous n'êtes qu'une distraction. Vous n'êtes pas réel, vous êtes éphémère. Quant cet autre vous oublie, vous néglige, vous êtes profondément blessé. Vous vous détestez du fait de votre état. Parce que vous savez que si vous n'étiez pas différent, vous ne seriez ni oublié ni négligé. L'autre ne vous délaisserait pas au profit de "gens normaux". L'autre prendrait plaisir à passer du temps en votre compagnie, même quand des occupations différentes l'appellent.
 
Alors, parce que vous avez conscience de votre différence, et ce que vous vivez quotidiennement vous le rappelle constamment, vous êtes en permanence malheureux. Vous vous repliez instinctivement sur vous-mème. Vous fuyez régulièrement les autres. Vous vous haïssez, vous vous méprisez, vous aimeriez ne jamais avoir existé, vécu. Vous faites en sorte d'être invisible, pour ne pas gêner, pour ne pas déranger. Après-tout, quand vous êtes dans un groupe, qui vient vers vous, qui vous adresse la parole. Vous n'êtes que le dernier recours. Quand il n'y a que deux ou trois personnes, vous ressentez leur malaise, leur contrainte de se trouver là.
 
Surtout que ça ne se sache pas qu'on vous a parlé, qu'on vous a rencontré. C'est un secret honteux qu'il ne faut pas partager. Comment peut-on apprécier de se montrer avec quelqu'un de différent. Comment peut-on vouloir prendre un peu de temps pour lui au vu et au su des gens fréquentés habituellement. Comment avouer aux autres qu'il a de la valeur, que ce qu'il fait, que sa différence peut être enrichissante, que son chemin de vie vaut la peine d'être mis en avant.
 
Non, ce serait admettre aux yeux de tous que la différence peut être un atout, et non un vecteur de peur, d'indifférence, de mépris, de moquerie, de délaissement, d'irrespect ; comme ça l'est communément. Oui, quand vous êtes conscient de tout cela, et de bien davantage encore, chaque jour est un enfer. Chaque jour, vous vous maudissez d'être qui vous êtes. Chaque jour, vous vous détestez de la sensibilité exacerbée qui est engendrée au fond de votre âme et de votre cœur. Chaque jour, vous vous sentez méprisable, répugnant, suspect, damné. Chaque jour, vous êtes condamné à la solitude et au silence ; uniquement parce que vous êtes différent...


09 juillet 2019

Figurines Games of Thrones

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Ce matin, j'ai reçu une figurine évoquant la série de livres, ainsi que la série télévisée qui en est dérivée : Games of Thrones. J'ai découvert cette collection de 60 à 70 figurines accompagnées de fascicules, totalement par hasard sur Internet.

J'avoue que j'ai un peu hésité avant de commander ce premier numéro, car je me suis renseigné sur cette collection auparavant. Déjà, Eaglemoss, qui la publie, ne le fait que dans le monde anglo-saxon. Ses fascicules sont donc en anglais. Ce n'est pas le plus important pourtant, à mes yeux. Non, ce qui me gène le plus, c'est qu'à partir du numéro 30 à peu près, les figurines - et les fascicules soient indisponibles. Définitivement ou temporairement, je n'ai pas réussi à le découvrir.  

Moi qui suis un fan inconditionnel de cette saga littéraire et télévisuelle que je place aux cotés du chef d’œuvre - en livres et au cinéma - qu'est le Seigneur des Anneaux de J.R.R. Tolkien, j'avoue que j'en suis frustré, parce que les figurines sont belles et recouvre l'ensemble des personnages de Games of Thrones.

Donc, à moi que cette série de figurines, et leurs fascicules, soient un jour distribués en France, je m’arrête là pour l'instant. Évidemment, je vais surveiller cela de près. J'espère que ce sera un jour, prochainement, le cas. Avis donc aux amateurs, et aux éditeurs francophones potentiels qui souhaiteraient combler des passionnés de figurines et de Games of Thrones, comme moi et des millions d'autres... 

06 juillet 2019

Chapitre Trois, 1920, Le malheureux président Deschanel :

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Paul Deschanel vient de succéder à Raymond Poincaré. Ses contemporains se plaisent à remarquer sa prestance, son élégance, son affabilité, ses manières courtoises, l'égalité de son humeur : « Il portait la redingote comme le marquis de Prola, son plastron de satin noir venait de chez Charvet. Sa faveur mondaine, la façon dont le « Gaulois » et le « Soleil » le louaient, sa réputation de comédien de salon exaspéraient les jacobins. Mais qu'opposer à un prince qui, entre diverses élégances, avait eu celle de naître en exil. ».

Ainsi l'a vu Paul Morand, en 1899, à l'enterrement de Félix Faure.

Il est né en effet le 13 février 1855 à Schaerbeck, un faubourg de Bruxelles. Son père, Émile Deschanel, quarante-huit ans, victime du coup d’État du 2 Décembre, y habite depuis 1850, après avoir été révoqué de ses fonctions de professeur de rhétorique à Paris au lycée Louis-le-Grand.

Sur son berceau se penchent des hommes illustres, d'Edgar Quinet à Victor Hugo.

A seize ans, à Paris, il passe sa licence ès lettres et deux ans plus tard sa licence ès droit. Il est nommé sous-préfet de Dreux en 1877, et un peu plus tard il est élu député de l'Eure-et-Loir.

Ses débuts à la tribune sont extrêmement brillants. Il prend la parole pour défendre l'agriculture. Il soigne tout particulièrement son discours. Il n'hésite pas à effectuer le voyage Paris-Saint-Tropez… et retour afin de soumettre son texte à Émile Ollivier. Il apostrophe la paysan de France en des termes dont peut-être nous souririons maintenant : « Éternel créateur de richesse, de puissance, et de liberté, éternel sauveur de la patrie... ». Élu enfin président de la Chambre, il le demeure au total, pendant douze ans – de 1898 à 1902, et de 1912 à 1920. « Physiquement, il possédait au maximum la prestance, la tenue, si nécessaire à cette magistrature. », selon son biographe Louis Sonolet.

 

Pas une seconde de laisser-aller, disait-on, ne diminuait l'irréprochable correction de son maintien. A la tribune, il avait une manière bien à lui de se lever et de frapper son coupe-papier sur son bureau. Il était scrupuleusement indépendant vis-à-vis des partis et du gouvernement. Il était rigoureusement impartial à l'égard de tous les députés quelle que soit leur obédience politique.

En fait, cette indépendance et cette impartialité sont diversement commentées. Certains n'y voient que le souci de contenter tout le monde et d'éviter de s'aliéner telle ou telle faction de la Chambre, afin de ménager l'avenir.

Il faut à Paul Deschanel beaucoup de souplesse pour satisfaire les deux ambitions qui le guident : l'Académie française et la présidence de la République. Il est d'ailleurs reçu parmi les Immortels le 1er février 1900 par Sully Prudhomme.

Mais, à la date à laquelle il est admis dans la glorieuse maison du quai Conti, Paul Deschanel est trop jeune encore pour entrer dans celle du Faubourg-Saint-Honoré. Il ne parvient pas à lancer sa candidature en 1906 et, en 1913 il a du mal à cacher le dépit que lui cause la victoire, cette années-là, de Poincaré, mais au mois de janvier 1920 le même Raymond Poincaré lui transmets les pouvoirs suprêmes.

Parallèlement, écrit de son coté un journaliste étranger, une cérémonie similaire, moins grave, moins officielle, plus souriante, a lieu dans un salon voisin, à l’Élysée, entre les deux présidentes. D'une part, Mme Paul Deschanel, « grande et majestueuse, se révélant conforme à l'esthétique royale par ses proportions architecturales et son expression altière », et d'autre part, Mme Raymond Poincaré « plutôt petite, vive, alerte, image classique de la beauté brune, présidente moderne dont la séduction est aisée. En somme, constate le chroniqueur, la froideur imposante de Raymond Poincaré passe à Mme Paul Deschanel, et la familière gentillesse de Mme Raymond Poincaré est transmise au nouvel hôte de l’Élysée. ».

 

Voici Paul Deschanel installé rue du Faubourg-Saint-Honoré avec sa femme, sa fille, dix-sept ans, et ses deux fils, quinze et dix ans, tandis que Clemenceau se retire définitivement et que Poincaré, d'accord avec le nouveau président, fait appel à Alexandre Millerand pour former le gouvernement.

Deschanel a ses idées sur la pus haute magistrature de l’État. Il sait que ce n'est pas là un poste d'action, mais du moins il pense que si l'action ne s'est pas exercée davantage jusque-là cela tient à l'effacement excessif de ceux auxquels il succède.

En 1889, il a écrit dans le Journal des Débats : « La Constitution a été faussée par l'interprétation qui tend à substituer au président de la République le président du Conseil, au premier magistrat élu pour 7 ans un fonctionnaire dont le nom n'est même pas inscrit dans la loi et qu'une cabale peut à tout moment renverser. 

Le président de la République, avait-il encore écrit, n'exerce pas sa fonction, n'en comprend pas l'utilité, n'en mesure pas l'étendue s'il ne donne sans cesse et en toute liberté au président du Conseil des « conseils agissants », de même que ce président du Conseil manque à son devoir s'il ne tient pas au courant de tout le président de la République. Il n'allait pas trouver cette même manière de voir chez Millerand, son président du Conseil.

Mais, lorsque Deschanel Deschanel déclara après son élection : « Je m'efforcerai d'appliquer la Constitution dans sa lettre et dans son esprit§. », chacun sut ce que cela signifiait pour lui. Le nouveau président est résolu à jouer un rôle actif dans la conduite de la politique et, plus précisément, de la politique étrangère.

Il confie d'ailleurs le secrétariat général de l’Élysée à un ambassadeur, Mr Hermitte, pour lequel les subtilités internationnales n'ont aucun secret.

Il travaille à la reprise des relations entre la France et le Saint-Siège, car il n'ignore pas que « la papauté se retrouve à la croisée de toutes les routes de l'humanité. ».

Le président du Conseil partage jusque-là les vues du président de la République et il faut chercher dans notre politique à l'égard de l'Allemagne l'origine des difficultés surgies entre eux. Deschanel n'était pas favorable au traité de Versailles. Mais, puisqu'il avait été signé, du moins souhaitait-il son application intégrale. Millerand est également partisan de la fermeté à l'égard de l'Allemagne, mais il doit tenir compte de l'attitude conciliante de la Grande-Bretagne.

Au début de 1920, le chancelier Müller envoie des troupes dans la Ruhr afin de réprimer le complot réactionnaire de Krapp. Or, aux termes du traité de Versailles, une telle mesure ne pouvait être prise qu'avec l'autorisation des Alliés. Pour Deschanel, un tel manquement aux conditions établies est intolérable et il demande le 30 mars en Conseil des ministres l'immédiate occupation de la Ruhr par nos troupes. Millerand est d'un avis contraire. Il estime une telle décision prématurée. Appuyé par les autres ministres, sauf par André Lefèvre, responsable du portefeuille de la Guerre, il se contente d'envoyer des troupes à Francfort, à Darmstad et à Hanau.

Il va fournir à Deschanel d'autres raisons de lui manifester quelque froideur. Il se rend à la conférence de San Remo, organisée par Lloyd George, et il confirme aux Anglais la cession de Mossoul et de la Palestine, en échange de parts dans l'exploitation pétrolière en Irak qui s'avéreront bénéfiques.

Un mois plus tard, à Hythe, il accepte sur les instances de Lloyd George d'évacuer Francfort. Il rend toutes ses décisions officielles avant même de les porter à la connaissance de Deschanel. Celui-ci est blessé cruellement par cette attitude, mais il est obligé de « ronger son frein ». Ainsi la conception des droits du chef de l’État affirmée par Deschanel ne semble pas résister à l'épreuve.

 

Les progrès de sa popularité le consolent. Deschanel plaît aux Français. Peu après son élection, il entreprend de se montrer à son peuple. C'est à cette occasion que vont devenir évidents les symptômes d'une inquiétante nervosité. A Bordeaux ? Le 1er mars, il reçoit un chaleureux accueil, mais sa suite commence à s'étonner, car il a exigé de ceux qui en font partie qu'ils revêtent l'habit et coiffent le haut-de-forme pour descendre du train à huit heures du matin, à la gare de la capitale de la Gironde.

Ses proches connaissent sa grande nervosité qui s'est déjà manifestée maintes fois, à l’Élysée.

Lors d'un voyage sur la Cote d'Azur, les bizarreries présidentielles s'aggravent. Il prend une attitude théâtrale pour parler aux Niçois et il reçoit des applaudissements si chaleureux que, comme sur une scène, il croit devoir bisser ses propos élogieux pour la cité qu'il visite.

A Cannes, il quitte le banquet avant la fin, il estime qu'il est temps de se rendre à Monte-Carlo. Mais en passant à Cap-Martin, où le maire lui exprime son regret de ne le voir s’arrêter qu'un court instant, il répond : « J'y reviendrai, j'y reviendrai ». Et il poursuit en enflant la voix : « J'y reviendrai, mais seul, tout seul, sans personne, car aujourd'hui je suis entouré de policiers. ».

A Menton enfin, il marche d'un pas saccadé et entre les haies de gens qui l'acclament il ramasse dans la boue les fleurs qu'on lui jette pour les relancer à la foule en les accompagnant de baisers.

Le 24 mai, un lundi de Pentecôte, il accepte de se rendre à Montbrison où on l'a prié d'inaugurer un monument élevé à la mémoire du sénateur Reymond, mortellement blessé en octobre 1914.

Il prend le train vers neuf heures du soir à la gare de Lyon accompagné de M. Steeg, ministre de l'Intérieur, du général Penélon, du secrétaire de général de l’Élysée et des représentants de la presse accréditée.

Vers dix heures, le président se retire, il demande un cachet de Véronal puis il donne à son valet l'ordre de ne pas le déranger avant sept heures de lendemain matin. Après, il perd conscience et il ne retrouve ses esprits que dans l'étroit fossé qui borde le chemin de fer.

Il est tombé, expliquent les quotidiens, à peu de distance de Montargis, entre les deux stations Lorcy-Corbeilles et Minières-Gondreville, au kilomètre 110/900.

Il est onze heures et quart du soir, le train roule à vitesse réduite, la voie ferrée, à cet endroit, court entre des petits bois et des prairies. Les caniveaux, très peu profonds, qui bordent la chaussée empierrée sont de terre foulée et gazonnée et c'est à cela certainement que Paul Deschanel doit la vie.

 

Le président essaie de s'orienter dans la nuit noire. Tout est désert et on ne voit, à peu de distance, à une centaine de mètres environ, que la maison du garde-barrière vers laquelle il se dirige.

Il rencontre enfin un poseur de rails, Radeau, et le garde-barrières Dariot dont on imagine la stupéfaction à la vue d'un… « passant » vêtu d'un pyjama et chaussé de pantoufles, qui affirme : « Je suis le président de la République, j'ai été pris d'une syncope et je suis tombé du train officiel. ».

Les deux hommes l'aident à marcher jusqu'à la maison de Dariot, où Paul Deschanel, épuisé, s'allonge sur un lit.

Le chef de gare de Lorcy s'efforce de transmettre à Montargis cette étonnante nouvelle. Il doit multiplier ses appel jusqu’à ce que Montargis, à cinq heures seulement, daigne répondre. Il peut alors envoyer à M. Lesueur, le sous-préfet, un télégramme ainsi libellé : « Brigadier poseur trouva sur la voie kilomètre 110/900 homme se disant Paul Deschanel président de la République, médecin, autorité locale prévenus. ».

Accompagné à la préfecture, Paul Deschanel est soigné par des médecins qui, par précaution, lui font une piqûre antitétanique. Mais le convoi officiel continue sa course, emportant les « pèlerins du monument d’Émile Reymond » tranquillement endormis.

A cinq heures treize, à Saint-Germain-des-Fossés, on apporte à M. Prudent, inspecteur du service du train, ce télégramme : « Individu se disant Paul Deschanel doit être tombé du train présidentiel. ». M. Prudent parcourt alors précipitamment le couloir du wagon et interroge les journalistes : « Vous êtes là ? ».

Tout le monde est là, sauf, écrit Le Figaro M. Deschanel qui a demandé qu'on ne le dérange pas avant sept heures et dont on respecte le présumé sommeil.

Cependant, à Roanne, nouvelle dépêche : « Le voyageur vêtu d'un pyjama semble bien être le président de la République, on l'a transporté à Montargis. ».

On se précipite, enfin, dans le compartiment du président pour constater qu'il n'y est pas, que la vitre est relevée et que le rideau flotte. Aussitôt c'est l'affolement.

Mais M. Paul Deschanel, que Mme Deschanel est venue chercher, peut rentrer à l’Élysée le soir même tandis qu'un bulletin de santé plutôt rassurant est publié : « Contusions sans gravité, état aussi satisfaisant que possible. ».

 

Cet accident invraisemblable suffit à donner lieu à des interprétations les plus invraisemblables qui vont de l'attentat à l'accès de fièvre et au suicide. Mais il est aussi prétexte au déchaînement des chansonniers, des humoristes, pour lesquels l'occasion d'aiguiser leur verve est trop belle.

Personne n'est méchant, certes, mais la situation est tellement insolite qu'il serait insolite de ne pas l'exploiter. Toute la France fredonne : « Il n'a pas oublié son pyjama. C'est épatant mais c'est comme ça. ».

Le Canard enchaîné fait chanter aux promeneurs qui visitent la maison du garde-barrière et qui ont payé cinquante centimes pour cela : « Le président maintenant est titré. D'autres descendent des croisés. Lui d'la portière. ».

Il fait expliquer par Dariot, à la fois guide et garde-barrière, que ce que lui a permis de reconnaître le président de la République ce sont ses pieds propres. Et l'un des touristes de conclure de « divertissement » par ces propos : « Nous avions déjà la chemise des bourgeois de Calais et le bonnet de coton de Bugeaud. Avec le pyjama de Deschanel, l'Histoire pourra se monter un rayon de bonneterie. ».

 

Ces déchaînements peinent profondément Paul Deschanel. Ses consolations les plus chères lui viennent de la sympathie populaire qui se dégage des lettres, quatre-cents par jour, qu'il reçoit.

Mais il doit ménager sa santé qui ne cesse de se détériorer. Contrairement à ce qu'ont cru beaucoup de Français, leur président ne s'est pas jeté volontairement par la fenêtre et il n'y a pas eu d'attentat.

Cet accident est la conséquence de ce que les psychiatres appellent le syndrome d'Elpenor. Cette affection porte aussi le nom de l'un des compagnons d'Ulysse qui, alourdi par le vin, alla dormir sur la terrasse du temple de Circé. Au mati, le tumulte des pas et des voix des serviteurs le réveille, il se dresse et perd tout souvenir. Au lieu de tourner par le grand escalier, il va droit devant lui et tombe dans le vide, se rompant les vertèbres du cou.

Mais les raisons de ce comportement sont multiples. Il peut être dû à l'intoxication, à la fatigue, à la dépression. Il est plus précisément à craindre lorsque le sujet méconnaît les personnes chez lesquelles il demeure momentanément et, particulièrement les locaux dans lesquels il se trouve. Un automatisme dangereux se déclenche alors par lui-même qui cache hors de son domicile, chez des amis, à l’hôtel, en chemin de fer, e bateau, en avion. Dans le cas de Deschanel, l'absorption de somnifères joints à une hyper-nervosité expliquent son réveil incomplet. Il est certain que le président a une dépression nerveuse. Elle se traduit par des troubles de l'émotivité dus à un serrement épigastrique, accompagnés d'élancements aigus, comme si, dit-il, une torche brûlait ma poitrine. Alors, sa respiration devient irrégulière, il a des palpitations, il ressent de l'anxiété, il a besoin de se déplacer, de marcher. Il cherche à satisfaire immédiatement ses impulsions.

 

Il s'efforce cependant de remplir consciencieusement sa tâche. Il passe les mois de juillet et d’août à Rambouillet, où on le soigne en le laissant remplir la façade de son rôle, car le président de la République n'a pas le droit d'être malade.

Un jour, il refuse de signer les lettres qu'on lui présente, et il explique : « C'était devant moi comme un trou noir, il me semble que je reviens d'un très lointain voyage. ».

Un peu plus tard, il déjeune avec deux parlementaires. Sa conversation est normale, il parle posément, quand tout à coup il abandonne ses hotes et s'approche d'un arbre pour y grimper.

Peu de temps après, victime d'une nouvelle impulsion, il descend à six heures du matin dans le parc de Rambouillet, échange quelques mots avec un employé occupé près d'un bassin, puis entre dans l'eau jusqu’à mi-corps. On doit détacher une barque pour aller chercher le président de la République, qui s'étonne d’être mouillé et d'avoir froid.

 

Les demi-mesures ne suffisant plus, la démission s'impose.

Deschanel finit par se laisser convaincre et il rédige un message plein de dignité et de mélancolie qui est lu aux Chambres le 21 septembre 1920 : « … C'est avec un déchirement profond que je renonce à la noble tâche dont vous m'aviez jugé digne... ».

Deux jours plus tard, et tandis que Millerand lui succède, Paul Deschanel quitte Rambouillet pour une maison de repos de la Malmaison. Il y ressent un profond soulagement, ses angoisses s'apaisent, son anxiété diminue. Il reprend certaines de ses activités, il assiste à plusieurs séances de l'Institut. Ses électeurs d'Eure-et-Loir lui demandent de les représenter au Sénat, et il y est élu au premier tour, le 9 janvier 1921. Quelques mois plus tard, il remplace à la commission des affaires extérieures Poincaré, devenu président du Conseil.

Mais sa santé s'affaiblit de plus en plus. Au cours d'une promenade, il prend froid et meurt d'une pleurésie le 28 avril 1922.

27 juin 2019

Adieu :

X1

Je me retire. Désormais, je ne publierai plus que des textes épisodiquement. Car, à chaque fois que j'en aurai terminé un sur l'entre-deux-guerres, je le partagerai ici. Sinon, je disparais. Le reste - les émotions, les sentiments, les relations, les échanges - n'est qu'illusion et désenchantement.

Je suis écrivain et historien. Rien d'autre, rien de plus. Les résidus épars de qui je suis, de ce que je suis, de ce que je rêve, de ce que je construis, de ce qui me touche, de ce qui me blesse, etc. n'intéresse personne.

Nous vivons dans un monde éphémère, superficiel, décadent, violent, haineux, centré sur soi, ignorant, frustre. Nous vivons dans un monde où les gens se contentent de croire, plutôt que de chercher à savoir. Plutôt que de dépasser ses certitudes et ses a-priori et ses préjugés. Nous vivons dans un monde où la maxime "du pain et des jeux" est la seule qui vaille ; où la consommation à outrance, où les gens hurlent qu'ils ne sont pas des moutons - à la limite de l'asservissement -, mais qui se précipitent sur le premier téléphone portable nouvelle génération.

Des gens qui y passent des heures, des journées, jusqu’à s'en abrutir. Qui se disent écolos, mais qui ne peuvent se passer de leurs voitures qui polluent, même en période de canicule. Qui abusent de l'eau - si rare et si précieuse - sans chercher à en préserver les ressources qui diminuent à vue d’œil.

Des gens qui veulent des aliments en (sur)abondance dans leurs supermarchés - quitte à en jeter une partie ensuite alors qu'une fraction non négligeable de la population mondiale meurt de faim, vit en permanence au-dessous du seuil de pauvreté, n'a pas les privilèges, même imparfaits et en excluant hélas certains, de notre système social. Des gens qui ne se rendent même pas compte que la perfection n'est pas de ce monde, qu'on peut toujours améliorer les choses, mais qu'une société idéale n'est qu'une illusion ; heureusement d'ailleurs, quel but aurait l'Humanité pour tenter d'avancer ?

Des gens qui ne savent que râler, que manifester, que haïr, qui attendent qu'on leur donne tout, mais qui s'enflamment parce qu'ils n'ont pas tout tout de suite. Des gens qui veulent que les autres fassent des efforts, mais qui ne désirent pas participer à l'effort collectif. Des gens qui trouvent à redire pour tout et n'importe quoi, mais qui ne loueront jamais ce qui fonctionne, ce qui progresse, ce qui est à leur avantage.

Des gens qui n'ont pas envie qu'on les laisse sur le bas coté, mais qui n'hésitent pas à le faire envers ceux et celles qui en ont réellement besoin. Car c'est toujours ceux qui râlent le plus fort qui sont les premiers à fermer leur porte au sans-abri, au réfugié, au malade ; quand ce dernier partagerait sans hésiter le peu qu'il a - même quand il n'a rien - pour leur venir en aide si nécessaire.

Tout cela, et bien davantage encore, combien de fois l'ai-je constaté ici. Peut-être n'ai je pas croisé la route des bonnes personnes. Dans ce cas, dès mon enfance, ai-je raté celles que j'aurais pu rendre heureuses, et vice-versa. Tant pis, j'ai échoué. Je n'appartiens ni à ce monde, ni à cette humanité là. J'en prend définitivement acte.

Je me replie donc définitivement sur moi-même ; mon petit univers constitué de livres, d'écrits, de curiosité envers nombre de formes de connaissances, etc. Que je garde maintenant pour moi.

Et comme je le fais depuis deux semaines désormais, je ne réponds plus à quiconque, je ne publie plus rien. Je demeure dans l'ombre jusqu’à ce que j'en ai terminé avec mon chapitre suivant sur les années vingt et trente, que je vous offre. Puis je me replonge dans la rédaction de mes Chroniques Personnelles ; je retourne au sein de cette obscurité où nul mal, où nulle vaine espérance, où nulle éphémérité, où nulle bêtise, où nulle violence physique et morale, où nulle haine ou moquerie, ne m'atteint...

Dominique Capo

26 juin 2019

Chapotre Deux, 1920, l'Allemagne paiera :

 

X1

Voté en 1914, l’impôt sur le revenu fut appliqué seulement et progressivement à partir de 1917, trop tard pour avoir un effet déterminant sur le financement de la guerre. Un sixième environ des dépenses fut couvert par l’impôt. Par crainte d'impopularité les gouvernements successifs hésitèrent à l'augmenter et préférèrent en rejeter le poids sur les générations suivantes, grâce aux moyens classiques, recours aux avances de la la Banque de France, emprunts publics, emprunts extérieurs…

La circulation des billets était passé de 6 milliards en 1913 à 38 en 1920. Les emprunts publics à court et long terme, avaient permis de drainer environ 75 milliards de francs, les emprunts extérieurs une trentaine. Ces manipulations monétaires n'avaient pas eu de graves conséquences aussi longtemps qu'avaient duré les hostilités, car des accords monétaires interalliés en vigueur alors, avaient maintenu, artificiellement, le cours du franc. Ils prennent fin en 1919, et dès lors la chute du franc s'accélère : la livre, qui cotait traditionnellement 25 F, passe à 40 à la fin de 1919, puis oscille entre 50 et 60 en 1920. Le dollar, échangé jusque-là à 5 F, monte à 10 à la fin de 1919, pour varier en 1920 entre 14 et 17 F.

 

Les contemporains s'interrogèrent sur ce qui se passait. Habitués à vivre dans un univers de stabilité monétaire, ils ne comprennent pas. Depuis l'institution du franc de germinal par Bonaparte, en dehors de deux brèves périodes de cours forcé en 1848 et en 1871, le franc n'avait pour ainsi dire jamais varié, et la monnaie avait une valeur presque de fétiche. Le phénomène était d'autant plus délicat à discerner que la France était victorieuse. Comment se pouvait-il que sa monnaie eut baissé ? Il fallait pourtant se souvenir que la convertibilité du franc avait été abolie le 5 août 1914, ce qui, en l'absence de rentrées fiscales suffisantes, avait ouvert la porte à l'inflation. Mais la nouveauté même de ce mal ne permettait pas de faire un diagnostic fidèle. Une ère d'instabilité monétaire s'ouvrait que les seuls moyens fiscaux, et encore eut-il fallu un très grand courage, ne pouvaient pallier.

Pourtant, les illusions continuaient à régner. Trop enclins à recourir aux solutions fournies par l'Histoire, les Français se laissaient bercer par l'idée que les vaincus pourraient payer, comme ils l'avaient toujours fait dans le passé. Et e penser à la situation de la France en 1815, chargée d'une indemnité de guerre et de l'entretien des troupes alliées, et en 1871, où 5 milliards avaient été versés en un temps record à l'Empire allemand victorieux.

De là le mot fameux et combien malheureux de ce ministre des Finances imprudent : « Le Boche paiera. », qu'une tradition pudique a transformé en « l'Allemagne paiera. ». Dans le bouleversement général de l'Europe, en présence de ruines et de dettes sans commune mesure avec ce qu'on avait vu jusque-là, le vainqueur ne pouvait réclamer au vaincu ce qu'il attendait.

 

Un changement, pourtant, avait cristallisé l'attention des contemporains : la vie chère, que Raoul Blanchard avait déjà dénoncée dans les derniers mois de la guerre.

La stabilité du franc s'était accompagnée d'une stabilité des prix, mises à part des variations saisonnières que la ménagère connaissait bien. Or les prix de détail ont pratiquement doublé pendant la guerre, mais la fin des opérations n'allait-elle interrompre la hausse ? Non, car les prix s'emballent dès qu'ont disparu freins et contrôles mis en place au fur et à mesure que s'enrayaient les mécanismes classiques. A la fin de 1919, les prix ont triplé, à la fin de 1920, ils ont quadruplé, alors que les salaires réels baissaient au moins de 20 %.

Suit alors un déferlement de grèves qui prennent rapidement un caractère révolutionnaire. L'opinion eut tôt fait de parler de contagion révolutionnaire. Dès le début de 1919, un très vif mécontentement se manifesta parmi les ouvriers. La vie chère – dans le secteur de l'alimentation mais aussi dans celui des loyers dont les prix sont libérés, du moins en pratique, vu la crise du logement - « est fouettée par la levée des restrictions et l'abondance monétaire, malgré les tentatives gouvernementales d'assainir, avec les boutiques de Vilgrain1, le marché parisien… Les rapports de « physionomie » établis hebdomadairement par les commissionnaires divisionnaires des districts de Paris concordent… pour prévoir une agitation ouvrière. » ; d'après A. Kriegel2 : Aux origines du communisme français.

 

Le heurt décisif se produit à propos des manifestations du 1er mai 1919 interdites par Clemenceau, maintenues par les organisations syndicales. Puis en juin éclatent une série de grèves variées : du port des constructions navales à Bordeaux, tullistes, moulineurs et tisseurs à Lyon, ouvriers du bâtiment, de l'habillement et tonneliers à Béziers, d'autres encore, en particulier, parmi les métallurgistes de la région parisienne.

La situation demeure tendue pendant l'été de 1919, puis se calme.

Les débuts de 1920 sont marqués par une nouvelle grève qui a un profond retentissement, celle des cheminots des ateliers de réparations, à Périgueux. Elle se prolonge en février par celle des cheminots de Villeneuve-Saint-Georges, qui en six jours s'étend à l'ensemble du réseau : le 25 février il est totalement paralysé, mais les négociations sont menées rapidement. Une semaine plus tard, le trafic est rétabli.

Ce n'est pourtant qu'une alerte, car la troisième vague de grèves éclate en mai, à nouveau dans les chemins de fer : 4 réseaux sur 6 sont arrêtés. D'autres branches suivent. La menace d'une grève générale se précisait, mais elle échoua en grande partie à la suite du refus des agents du métro qui, ayant obtenu en 1919 d'importantes hausses de salaires, ne tenaient pas à s'associer à un nouveau mouvement. Et la grève pourrit d'elle-même dans les derniers jours de mai : « La répression fut rigoureuse : 22000 cheminots furent révoqués par Millerand. Pendant quinze ans les organisations ouvrières allaient être atteintes et leur propagande enrayée, de ce fait. Mais l'ordre était rétabli en France, première puissance du continent3. ».

Les grèves avaient échoué, mais elles n'en n'avaient pas moins sérieusement affecté le pays : « Ce n'était pas la défaite de la patrie, mais au contraire sa victoire, apparaissant comme la victoire des couches dirigeantes françaises, qui poussaient le mouvement ouvrier français à aller chercher une réponse à ses difficultés du coté de l’extrémisme russe. C'était le nationalisme déchaîné de la bourgeoisie française qui orientait la classe ouvrière vers le bolchevisme. ». A. Kriegel.

Les difficultés économiques venaient d'ouvrir une voie nouvelle au mouvement ouvrier français.

 

Autres mécontents et victimes de la vie chère : les classes moyennes et les rentiers. L'épargne avait été une vertu française savamment encouragée au cours du siècle précédent et favorisé par l'exceptionnelle stabilité monétaire. Confiants dans les fonds d’État et les emprunts étrangers, les Français avaient accumulé les titres à revenus fixes, aux dépends des actions industrielles, qui inspiraient une confiance très limitée. La guerre et l'inflation ont amoindri les patrimoines des détenteurs de revenus fixes, alors que les actions connaissaient une vigoureuse poussée en Bourse en 1919.

Certains débiteurs ont fait défaut, comme l’État soviétique, qui renie les dettes de son prédécesseur : il n'était guère de famille française qui ne possédât des fonds russes, considérés comme des valeurs du « père de famille ». Du jour au lendemain, ces titres ont perdu toute valeur, entraînant d'amères déceptions. Si l'on tient compte de l'inflation, du défaut des débiteurs, de la liquidation des avoirs français à l'étranger pour payer des approvisionnements et des munitions, le portefeuille français a perdu 85 % de sa valeur, et la perte affecte surtout les classes moyennes, dont, au surplus, le bas de laine s'est dégonflé au fur et à mesure qu'à la suite d'appels patriotiques l'or des particuliers faisait retour dans les caisses de l’État.

Durement touchés, les représentants de ces classes sont prêts à écouter les appels souvent enflammés de groupements politiques extrémistes dont le nationalisme intransigeant réussit à faire oublier les avanies financières. Il faut un bouc émissaire : ce sera tantôt la Russie, tantôt l'Allemagne, tantôt les juifs, tantôt la finance internationale. La rancœur favorise, à partir de 1919, les mouvements extrémistes dans les couches bourgeoises de la population.

 

Nombreux sont cependant les profiteurs, les « nouveaux riches » comme on les appelle alors avec une pointe de mépris et d'envie. Fournisseurs d'armements et de munitions, banquiers industriels, commerçants ont su profiter des circonstances exceptionnelles pour se rendre indispensables à un gouvernement qui n'avait pas prévu la mobilisation économique et a dû donc accepter les services des traitants.

Parmi eux les trafiquants de moindre envergure, les « marchands de canons » qui font montre d'un luxe insolent.

On estime officiellement les bénéfices de guerre à quelque 17 milliards d'euros, ce qui laisse soupçonner des profits infiniment plus considérables. De grosses fortunes ont été édifiées en peu de temps, ce qui paraît contraire à la morale bourgeoise, fondée sur l'effort et l'épargne.

Finalement, c'est à une crise morale que l'on assiste. Les valeurs traditionnelles ont été bouleversées, les notions bourgeoises sur lesquelles avait vécu une partie du pays sont battues en brèche par les développements récents. Mais, pour la majorité des Français, le désir de profiter au maximum du moment, après les dures années passées, supplante toute autre pensée ou réflexion.

Un monde nouveau est en train de naître, alors que la préoccupation majeure consiste à retrouver la stabilité de l'avant-guerre. C'est dans l'incapacité de comprendre la rupture qui vient de s'opérer que réside le drame fondamental, prélude à la grande illusion des années vingt...

 

 

 

 

1 Ernest Vilgrain, né à Frouard le 20 octobre 1880,, décédé le 16 janvier 1942, est un industriel minotier qui a été chargé du ravitaillement dans le gouvernement de Georges Clemenceau de 1917 à 1920.

2 Annie Kriegel, née Annie Becker le 9 septembre 1926 à Paris (11e arrondissement), et morte le 26 août 1995 à Paris, est une historienne française. Militante du PCF durant sa jeunesse, Annie Kriegel change progressivement d’orientation politique après les événements de 1956. Devenue ensuite éditorialiste au Figaro, elle porte un regard de plus en plus critique sur le passé du communisme français.

3P. Reynaud, Mémoires T1, Venu de ma montagne, P 151.

 

 

 

 

 

 

 

22 juin 2019

Chapitre Un, 1919 - 1920 - le Tigre battu :

 

X3

Clemenceau était fatigué, il dormait à peine une heure par nuit. Cependant, il ne prit pas de vacances. Un labeur écrasant attendait encore cet homme de soixante-dix-huit ans : établir les traités qui fixeraient le sort des Balkans et régleraient la succession des Hasbourgs ; faire ratifier celui de Versailles ; présider au renouvellement des assemblées législatives et municipales dont le mandat était expiré depuis longtemps.

Hélas ! Il ne devait pas retrouver le support d'une espérance générale comme en 1917, ni celui d'un enthousiasme exalté comme en novembre 1918.

Rarement popularité se détériora su promptement. Certes, la légende restait puissante. Mais de tous cotés surgissaient les oppositions. La classe ouvrière, les socialistes, et les admirateurs de la révolution d'Octobre voyaient dans le Vieux le principal obstacle à la naissance de l'age d'or. Chez les intellectuels s'affirmait une tendance résolument hostile à « l'esprit des tranchées ». En revanche, le Français moyen, sans parler des ultra-nationalistes, se plaignait des concessions faites aux Allemands, et surnommait l'ancienne idole « le Perd la Victoire ».

Au Parlement, les socialistes traitaient le Tigre de dictateur, et Briand1 répandait partout des germes empoisonnés.

Mandel2 s'efforçait de le contrecarrer, mais suscitait beaucoup de haines. Il desservait souvent son patron. Ainsi lorsque, parlant des prochaines élections présidentielles, il tint ce propos que Deschanel, effaré, courut rapporter à Poincaré :

« Nous ferons une élection à la Sixte Quint et nous ferons de la présidence ce qu'elle n'a jamais été jusqu'ici. ».

Pendant que Clemenceau se consacrait à la conférence, des députés avaient enfanté un monstre, une nouvelle loi électorale : scrutin de liste avec proportionnelle et prime à la majorité. C'était le système contre lequel Clemenceau s'était déchaîné pendant un tiers de siècle.

 

Il refusa de déposer le projet de loi électoral avant la ratification du traité dont la discussion commença le 26 septembre.

Après l'exposition d'André Tardieu, commissaire du gouvernement, les débats furent d'une âpreté, d'une agressivité singulières. Les critiques tombaient comme grêle. Dans l'ensemble, la Droite dénonçait le maintien, voire le renforcement de l'unité allemande. Elle s'insurgeait contre la création des États faibles et disparates qui se partageaient les dépouilles de l'Autriche-Hongrie.

La Gauche, défendant les minorités ethniques, aurait désiré un morcellement plus grand encore. En revanche, elle défendait l'unité allemande où elle ne voyait nul danger depuis la chute du régime impérial, et reprochait aux Quatre d'avoir voulu y porter atteinte.

Le député Barthou demanda ce qui arriverait si le Sénat américain ne ratifiait pas. Clemenceau répondit : « Le traité demeurerait, il faudrait l'appliquer. ».

L'hypothèse, d'ailleurs, lui paraissait absurde : « S'il y avait une Société des Nations dont les Etats-Unis ne feraient pas partie, ce serait, je l'avoue, une singulière ironie de la destinée. ».

Le Tigre répondit aux détracteurs du traité. Il n'en contesta pas la faiblesse, mais, reprenant sa vieille formule sur la Révolution, il dit d'une manière non moins inexacte que c'était un bloc. Il termina en proclamant : « La paix est une guerre poursuivie par d'autres moyens… La vie n'est qu'une lutte. Cette lutte, vous ne la supprimerez pas !!! ».

La Chambre n'avait pas la liberté du Sénat américain. Devant quel vide se serait trouvé le pays si elle avait émis un vote hostile ? Elle ratifia donc par 372 voix contre 53 et 72 abstentions.

En ce même mois de septembre furent signés la plupart des traités qui créaient une nouvelle Europe centrale et orientale, vouée à disparaître en moins d'une génération. Piège mortel pour la paix du monde.

On pouvait enfin revenir à la politique intérieure, aux délices du jeu parlementaire. Il y eut le 15 octobre un débat orageux au sujet de la date, et surtout de l'ordre des futures élections. Malgré Briand et la colère de nombreux députés, Clemenceau exigea que les législatives eussent lieu avant les sénatoriales.

Le Tigre s'attira d'autres animosités en disant au cours d'un débat budgétaire : « Il faudra demander à l’impôt tout le nécessaire sous des formes qui tiennent compte des inégalités sociales. ».

 

Or, le grand capitalisme était bien résolu à gagner les élections. Dans cette intention, il pratiquait un sérieux brassage des mares républicaines. Puisque le socialisme était devenu u ennemi vraiment redoutable, il ne pouvait plus être question de ces vastes rassemblements qui groupaient les gauches et l'Alliance démocratique sous la bannière de l'anticléricalisme. D'ailleurs, les passions religieuses s'étaient apaisées pendant la guerre, et les provinces recouvrées amenaient du renfort à l'église.

On revint donc à l'idée d'une grande coalition conservatrice telle qu'on n'en avait pas vu depuis l'affaire Dreyfus, une coalition où les radicaux, détachés des socialistes, voisineraient avec les catholiques, auxquels on donnerait des apaisements mesurés.

Adolphe Carnot3, président de l'Alliance démocratique, trouva la formule qui permettrait la réconciliation : laïcité absolue de l’État et de l'école comme sauvegarde de l'absolue liberté de conscience.

Le Comité du commerce et de l'industrie, et l'Union des intérêts économiques qui, évidemment, ne manquaient pas de fonds, soudèrent la formation à laquelle on donna le nom de « Bloc national ». Quel en serait le chef ?

Mandel, suivant son idée, avait incité Clemenceau à nommer Millerand haut-commissaire dans les provinces recouvrées. On sollicita l'ancien militant socialiste de prendre la tète du Bloc national et de coiffer les listes qu'il présenterait à Paris. Millerand accepta. Par un de ces extraordinaires retournements que le peuple souverain n'essaie même pas de comprendre mais qui ne sauraient effaroucher ses représentants, Barrès fut son coéquipier : « Pourquoi je marche avec Millerand ? Parce qu'il faut maintenir l'union et barrer la route au bolchevistes. Parce qu'il faut fonder un grand parti de républicains sociaux et nationaux qui permette dans la prochaine Chambre la stabilité gouvernementale et, par suite, les travaux de reconstitution française. », a écrit l'auteur de « Leurs Figures ».

Clemenceau semblait regarder tout cela de haut, avec un certain détachement. Il laissa voter la loi sur les dommages de guerre qui, rendant l’État responsable des indemnités dues aux sinistrés, allait causer la ruine irrémédiable des finances publiques.

Il y avait des groupes d'opinion qui rendaient la Constitution responsable des erreurs commises pendant la guerre et voulaient la modifier. On réclamait particulièrement un renforcement de l’exécutif.

Clemenceau décida de manifester nettement ce qu'il pensait de cette question et de toutes les autres. Il se rendit à Strasbourg où Millerand, haut-commissaire, l'entoura de soins attentifs et peu désintéressés.

 

Le 4 novembre, Clemenceau prononça dans la grande salle de l'Orangerie un discours-fleuve qu'il est troublant de comparer à ceux des années 1880-1885. Quelle évolution !!! L'homme de fer n'avait pas échappé à la pression que le temps exerce sur les idées.

Après avoir longuement parlé de la guerre et du traité, le président en vint à cette Constitution qu'il avait si ardemment combattue, qu'il s'était acharné à vouloir réviser. Maintenant, il lui accordait une sorte de protection méprisante : « Je la crois médiocre. Elle n'en n'a pas moins le mérite capital de se trouver là et de nous avoir porté des extrêmes périls au succès triomphal. Pratiquée avec ménagement, notre loi constitutionnelle peut encore servir, tandis que je ne verrais pas sans crainte l'amorce des développements oratoires sur toutes les Constitutions qui sont ou pourraient être. ».

Le Vieux avait appris que la valeur d'une Constitution dépend totalement de ceux qui l'appliquent, et que la plus incohérente d'entre elles peut se révéler excellente si l'on sait en user. Il dit, et quoiqu'il parlât du passé, sa mise en garde était prophétique : « Le mal dont nous souffrons est moins dans l'insuffisance des moyens d'action que dans la carence des caractères. ».

Il prêcha passionnément l'union, « la nécessité supérieure de l'union. », puis sortit toutes ses griffes pour attaquer le bolchevisme avec lequel ce fils de la Révolution française n'admettait aucun compromis. Frémissant d'ardeur et de passion comme en sa jeunesse, il poussa un dernier cri de guerre : « Entre eux et nous, c'est une question de force. »

La France en retentit et, apparemment, ne retint pas autre chose du discours.

Les hommes du Bloc national firent placarder la fameuse affiche représentant l'homme au couteau entre les dents.

Les socialistes ripostèrent aussitôt en déclenchant une grève des imprimeurs destinée à paralyser la campagne électorale. C'était une fausse manœuvre, car un accord intervint, en vertu duquel parurent chaque jour deux feuilles communes où chaque journal avait sa petite place. Les quotidiens qui soutenaient le Bloc national étant de beaucoup les plus nombreux, la Gauche fut fortement désavantagée.

 

Si la popularité du Tigre avait baissé, son prestige restait immense, et la plupart des candidats se réclamaient de lui.

De la sorte se produisit un événement tel que l'Histoire, pourtant si paradoxale, de la IIIe République, n'en n'avait pas encore enregistré. Grace au dernier jacobin, grâce a celui qui avait flétri la modération d'un Gambetta, le scrutin du 16 novembre valut à la France la Chambre a plus réactionnaire élue depuis la fin du XIXe siècle.

Le directeur de l'Action française lui-même, Léon Daudet4, entrait au Palais-Bourbon. On voyait reparaître les « notables » restés dans l'ombre pendant une génération. La nouvelle Chambre qu'on appela « Bleu-horizon » à cause du grand nombre d'anciens combattants, compta parmi ses membres un Audiffret-Pasquier, un Harcourt, un Lasteyrie, un Dufaure, un Xavier de Magallon, légitimistes ; un Le Provost de Launey et un Cassagnac, bonapartistes. Le général de Castelnau, le général de Madhuy, « l'as des as » René Fonck, voisinèrent avec les Wendel5 et d'autres rois de l'industrie et de la finance.

Aussitôt après le élections, le président s'accorda quelques jours de repos et gagna sa Vendée natale.

Ce fut pendant ce voyage, alors qu'il se promenait à La Tranche, au bord de la mer, en compagnie de Mordacq6, que le Vieux dit brusquement à son collaborateur : « Depuis quelques temps Mandel ne cesse de me répéter que, dans les couloirs, on songe à me porter à la présidence de la République. Poincaré ne peut rester. Deschanel se déroberait devant moi. Qu'en dites vous ? »

Le général répondit : « Votre gloire n'y gagnera rien. Qui sait même si vous n'y laisseriez pas des plumes ? Vous n’êtes pas de taille pour ce genre de besogne. ».

En quoi il voyait juste. Clemenceau fut-il convaincu ?

Le 8 décembre eut lieu la première séance de la nouvelle Chambre. Au nom des députés d'Alsace et de Lorraine, le représentant de la Moselle, François, lut une déclaration bouleversante : « Héritiers légitimes des protestataires de Bordeaux, nous tenons, au moment où nous prenons possession de leurs sièges demeurés vacants pendant près d'un demi-siècle, à signifier à l'Allemagne et au monde entier que l'Alsace et la Lorraine n'ont jamais cessé d'appartenir à la famille française. ».

En écoutant cela, Clemenceau, comme il le dit, vibra et s'emballa : « Frères d'Alsace et de Lorraine… la France victorieuse vous reçoit sur son cœur... ».

Il reçut tant d'acclamations que son expérience, son scepticisme, furent mis en défaut. Il crut à la fidélité de cette Assemblée, il crut à sa volonté de lui confier la magistrature suprême.

Il oubliait qu'une étrange fatalité semble condamner les députés à sacrifier l'homme sous l'étendard duquel ils furent élus, et à trahir la volonté de leurs mandants. Il y avait eu l'exemple de Gambetta, il y avait celui de Caillaux7. On devait voir la Chambre du Cartel des Gauches se jeter dans les bras de Poincaré, celle du Front Populaire abdiquer devant Pétain, celle d'octobre 1945 placée sous le signe de de Gaulle obliger de Gaulle à partir au bout de trois mois, celle du Front Républicain remettre le pouvoir au même de Gaulle…

Clemenceau ne craignait apparemment rien de tel lorsque, le 9 décembre, il dit à Mordacq : « J'ai pris hier une grave résolution, j'ai décidé de me laisser porter à la présidence de la République. Je ne puis faire autrement. Je le dois au pays. »

Le Tigre, jamais en peine de contradiction, ne considérait plus la présidence de la République inutile comme la prostate.

Vers le 15 décembre, aucun doute ne subsistait nulle part. Clemenceau allait poser sa candidature. Cependant, le Tigre déclarait ne rien savoir, continuait à préparer ostensiblement sa retraite. Il ne gardait mème pas son siège de sénateur.

Défi ? Coquetterie ? Il voulait vraiment être porté, en apparence malgré lui.

Pour des raisons variées, facilement compréhensibles, ni Briand, ni Poincaré, ni Foch, ne voulaient voir le Tigre à l’Élysée. Deschanel rêvait d'y entrer.

Les uns et les autres menaient des campagnes souterraines, mais sans trop d'assurance. Sauf Briand. Il était farouchement résolu à dresser devant son ennemi un mur infranchissable. Il s'assura d'abord de Deschanel dont il sut vaincre les appréhensions et les scrupules, puis, ayant découvert en bon stratège quel était le point faible du dispositif adverse, il dirigea son attaque dans cette direction.

 

Clemenceau avait heurté beaucoup de catholiques en s'opposant aux cérémonies religieuses que le cardinal Mercier souhaitait organiser pour célébrer la paix. Il s'était aliéné l’archevêque de Paris lors de l'incident du Te Deum. Il avait refusé de rencontrer le cardinal Vico, légat du pape, venu assister aux fêtes commémoratives de la consécration du Sacré-Cœur.

Or il existait à la Chambre un mouvement très net en faveur d'une reprise des relations avec le Vatican. Clemenceau n'en rejetait pas le principe, mais il refusait absolument le retour à l'ancien état de choses, et surtout la présence d'un nonce à Paris.

Probablement à l'instigation de Briand, Deschanel fit savoir au cardinal Gasparri, secrétaire d’État, que sa position à lui était exactement contraire. Il effectua indirectement une démarche analogue auprès du général de Castelnau qui ne pardonnait pas à Clemenceau d'avoir refusé, par sectarisme pensait-il, de le nommer maréchal.

Briand attaqua en personne le député du Nord, Grousseau8, très influent sur ses collègues catholiques. Il dit la fameuse phrase qui devait bouleverser cette fraction du Parlement : « Si Clemenceau va à l’Élysée, c'est un bel enterrement civil en perspective. »

Grousseau, fort ému, alla voir Clemenceau qui céda à son démon et s'amusa de lui : « Mais, dit-il, je ne suis candidat à rien, sauf à la retraite. »

Le brave homme posa nettement la question des relations avec le Vatican. Le Tigre fut catégorique : il ne rouvrirait jamais la nonciature.

Il renonçait du coup à un nombre important d'électeurs. Briand pouvait se frotter les mains : il avait réussi à former contre le Père la Victoire l'alliance du Saint-Siège et des socialistes. Rien, cependant, n'était encore perdu si Clemenceau daignait sortir de l'équivoque où il se complaisait. Loin de là : il interdit à son cabinet d'envoyer à la presse une note précisant qu'il accepterait de se laisser porter candidat.

Candidat, Deschanel ne l'était d'ailleurs pas non plus, du moins officiellement, quand le 13 janvier, il fut triomphalement réélu président de la Chambre. Briand et Grousseau avaient organisé une « manifestation spontanée ». Leurs amis crièrent : « A Versailles, à Versailles !!! ». Et les socialistes, en écho : « A bas Clemenceau, vive l'amnistie !!! ». Et Briand dit très haut à Deschanel : « Vous comprenez, maintenant ? ».

Deschanel avait compris. Il posa sa candidature.

Foch, à son tour, lança une offensive. L'abbé Wetterlé9 publia dans les couloirs que le maréchal regarderait l'entrée de Clemenceau à l’Élysée comme une calamité politique. Foch eut beau démentir, le Tigre ne le crut pas.

 

Clemenceau permit enfin l'impression de bulletins à son nom.

L'assemblée préparatoire vota au Sénat le 16 janvier. Les Briand, les Barthou, les Painlevé10, les Grousseau, les Wetterlé, se démenèrent. Castelnau disait à qui voulait l'entendre : « Je vote pour Deschanel ».

Aucun des conjurés ne s'attendait pourtant à remporter la victoire et la proclamation du résultat fut suivie d'un silence total qui trahissait la stupeur, l'inquiétude, peut-être le remords. Deschanel avait obtenu 408 voix. Clemenceau 389.

Immédiatement Jean Martet11 alla porter au président du Sénat une lettre hautaine où Clemenceau « retirait à ses amis l'autorisation de poser sa candidature. », ajoutant que s'ils passaient outre et obtenaient une majorité de voix, il refuserait ainsi le mandat confié.

Les ministres et beaucoup de personnalités étaient accourus rue Saint-Dominique. Quan tout fut consommé, ils se retirèrent peu à peu.

Le lendemain, jour de l'élection présidentielle, au lieu de se rendre à Versailles, le Tigre alla en Normandie dans sa maison de Bernouville, puis chez Claude Monet à Giverny.

A son retour, il apprit que Deschanel était élu et comptait venir le saluer. Il refusa de le recevoir. Les membres de son cabinet reçurent à sa place le futur président de la République, auxquels ils ne présentèrent ni vœux ni félicitations.

Il y eut un dernier Conseil des ministres à l'issue duquel Poincaré, selon le mot de Mandel, roula Clemenceau en le persuadant qu'il n'avait jamais agi contre lui. Millerand format le gouvernement. Son attitude avait beaucoup changé depuis qu'il était sûr de son fait. Son ministre de l'Intérieur fut Steeg12, un ami de Caillaux et de Malvy13, son ministre de la Guerre André Lefèvre, un adversaire acharné du Traité.

Les adieux du Conseil suprême furent nobles et très émouvants. Lloyd George rendit un magnifique hommage à l'homme qu'il avait tant de fois combattu. En privé, il lui dit : « Cette fois, ce sont les Français qui ont brulé Jeanne d'Arc. ».

La chute du géant, devant laquelle le monde resta confondu, provoqua peu d'émotion chez les Français.

En quittant la rue Saint-Dominique, le Tigre, fanfaronnant, avait crié : « Évohé ! ». Cependant, « l'orgueil forcené, selon l'expression de Barrès14, qui était avec l'énergie et le courage, l'essentiel de sa personnalité, cet orgueil avait reçu une inguérissable blessure. Jusqu'à la fin de sa vie, le Vieux, malgré son stoïcisme, devait garder une amertume profonde.

 

 

1 Aristide Pierre Henri Briand, né le 28 mars 1862 à Nantes, et mort le 7 mars 1932 à Paris, est un avocat et un homme politique, qui a été onze fois président du Conseil et vingt-six fois ministre sous la Troisième république. Il a joué un rôle essentiel dans les relations internationales après la Première Guerre Mondiale.

2 Georges Mandel, de son vrai nom Louis Rothschild, né le 5 juin 1885 à Chatou, et assassiné le 7 juillet 1944 en forêt de Fontainebleau par des miliciens. C'est un homme politique de l’entre-deux-guerres et un résistant français. Jeune journaliste, collaborateur de George Clemenceau à l'Homme libre, il le suit sur les chemins de la politique en devenant un de ses attachés de cabinet en 1908. Lorsque son vieux directeur accède à la présidence du Conseil en novembre 1917, il devient son chef de cabinet. Une longue carrière politique lui est ouverte dans le camp conservateur après la Grande Guerre. Son assassinat en juillet 1944 dans la France occupée, s'inscrit parmi les très nombreuses exactions de représailles commises par la Milice française sur tout le territoire après l'exécution, par la Résistance, du chef de la propagande vichyste Philippe Henriot.

3 Adolphe Carnot), né le 27 janvier 1839 à Paris et mort le 21 juin 1920 (à 81 ans) à Paris également, est un chimiste, géologue, homme politique et homme d'affaires français.

4 Léon Daudet1 est un écrivain journaliste et homme politique français, né le 16 novembre 1867 dans le 4e arrondissement de Paris, et mort le 30 juin 1942 à Saint-Rémy-en-Provence. Républicain converti au monarchisme antidreyfusard et nationaliste clérical, député de Paris de 1919 à 1924, il fut l'une des principales figures politiques de l'Action française et l'un des collaborateurs les plus connus du journal du mouvement.

5 La famille de Wendel est une dynastie industrielle de maîtres des forges, propriétaire d'aciéries en Lorraine, présente dans l'industrie depuis trois siècles. Elle joua un rôle politique significatif de la Restauration jusqu'à la Seconde Guerre Mondiale.

6 Jean Jules Henri Mordacq (1868-1943) est un officier général, commandant de corps d’armée français à la fin de sa carrière. Jeune officier de zouaves en Afrique puis officier légionnaire en Indochine, il s'illustre au cours de la Première Guerre Mondiale en colonel-commandant le 159e régiment d'infanterie, puis la 88e brigade alpine et la 90e brigade d'Afrique et enfin la 24e division d'infanterie. Le président du Conseil et ministre de la Guerre Georges Clemenceau le nomme chef de son cabinet militaire le jour de son arrivée au pouvoir fin 1917. Il occupe ces fonctions de novembre 1917 à janvier 1920.

7 Joseph Caillaux, né au Mans le 30 mars 1863 et mort à Mamers le 21 novembre 1944, est un homme politique français. Disciple de Pierre Waldeck-Rousseau, il commence sa carrière politique parmi les républicains modérés, adhérant à l'Alliance républicaine démocratique à sa création, en 1901. Il est ministre des Finances de Waldeck-Rousseau, avant de rejoindre dans les années 1910 le Parti radical, dont il devient rapidement l'une des principales figures. Instigateur de l’impôt sur le revenu et partisan d'un pacifisme libre-échangisme, ses prises de positions et sa personnalité suscitent une haine véhémente parmi ses anciens amis et la droite nationaliste, qui mènent contre lui de violentes campagnes de presse. L'une d'elles débouche sur le meurtre de Gaston Calmette, directeur du Figaro, par son épouse, Henriette Caillaux ; cet événement, avec sa propre condamnation pour « intelligence avec l'ennemi » pendant la Première Guerre mondiale, met en suspens sa carrière politique. Revenu sur le devant de la scène politique avec le Cartel des Gauches, il voit son attachement au libéralisme économique et à l'orthodoxie financière l'éloigner peu à peu de ses amis de gauche. Devenu vice-président puis président de la Commission des Finances du Sénat, il pèse sur la politique financière de la France jusqu'en 1940.

8 Henri-Constant Grousseau, né le 17 juin 1851 à La Jarrie, et décédé le 12 octobre 1936 à Versailles, est un universitaire et homme politique français.

9 Émile Wetterlé, né à Colmar le 2 avril 1861 et mort à Ouchy près de Lausanne le 24 juillet 1936, est un prêtre, journaliste et homme politique français d'origine alsacienne.

10 Paul Painlevé – 1863 – 1933 - est un mathématicien et homme politique français. Député, ministre de la Guerre, de l'Instruction, et président du Conseil de 1910 à 1917. Et à nouveau ministre de la Guerre, président de la Chambre des Députés, président du Conseil, et ministre de l'Air, de 1919 à 1933.

11 Jean Martet, né à Angers le 31 décembre 1886, et mort en 1940, est un poète, dramaturge, et romancier français.

12 Théodore Steeg est un homme politique français, né le 19 décembre 1868 à Libourne, et mort le 19 décembre 1950 à Paris. Après la Guerre, il fait un passage remarqué au ministère de l'Intérieur, essentiellement consacré au rétablissement des moyens des communes, dont l'état financier était préoccupant. Il est ensuite élu président de la commission d'administration générale, départementale et communale, avant d'être nommé en juillet 1921 gouverneur général de l'Algérie.

13 Louis-Jean Malvy, Louis Malvy, né à Figeac le 1er décembre 1875, et mort à Paris le 10 juin 1949, est un homme politique radical français.

14 Maurice Barrès, né le 19 août 1862 à Charmes, et mort le 4 décembre 1923 à Neuilly-sur-Seine, est un écrivain et homme politique français, figure de proue du nationalisme français.