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Aujourd’hui, je prends la plume afin de mettre par écrit l’histoire de ma vie. Or, me direz-vous, quel est l’humain qui ne souhaiterait pas raconter son histoire. Chacun a une foule de récits à raconter, nombre de péripéties à évoquer. Chaque vie peut sembler intéressante, passionnante même. Chaque existence porte en elle matière à roman.

Je suis tout à fait d’accord avec ceci, s’il se trouvait que je sois un être humain. Or, ce n’est pas le cas. Evidemment, j’en ai l’apparence et les attributs. Comme n’importe lequel d’entre eux, mon visage possède des yeux ; ils sont d’un bleu profond glissant parfois vers le gris. J’ai des cheveux d’un noir corbeau ; leurs reflets bleutés ont toujours fasciné. Ils s’étalent jusqu’au creux de mes épaules, et leurs mèches les plus longues se terminent par des boucles argentées. Mon nez est finement ciselé, et mes lèvres sont charnues et pleines. Comme certains hommes que j’ai croisés au cours de mes divers voyages à travers le monde, une cicatrice rougeâtre se dessine sur une partie de ma joue gauche. Elle forme un demi-cercle presque ovale qui se prolonge aux abords de mon cou. Elle m’a été faite au cours d’un combat mémorable dans les bas-fonds de Tolède autour des années 1860 ; j’aurai peut-être l’occasion de revenir sur ce qui m’a conduit à la recevoir au cours de mon récit.

Bien entendu, le reste de mon corps ressemble également à celui d’un être humain. La seule différence, qui ne se voit pas à l’œil nu à moins d’être particulièrement perspicace, viennent de mes mains. Les doigts de celles-ci sont légèrement plus longs et effilés que ceux de personnes normalement constituées.

Mais, que suis-je dans ce cas, me demanderez-vous ? Déjà, vous devez savoir que je me prénomme Nathanÿel et que je suis issu d’une très vieille Famille Française. J’appartiens à la Lignée des Montferrand, dont les origines remontent aux Premières Croisades. Mais je sais que ma Famille remonte en fait à bien plus longtemps que cela. En fait, d’après ce que je sais, d’après les recherches que j’ai effectuées dans les années 1890 afin d’en savoir davantage sur mes Frères, mes Sœurs, et ceux qui se disent être mon Père et ma Mère, les racines de notre Maison se perdent dans la Nuit des Temps. J’en ai en effet retrouvé des traces disparates datant de l’époque Pharaonique.  

Evidemment, cela ne répond pas à la question. De fait, pour vous l’avouer franchement, je ne le sais pas réellement moi même. La seule chose dont je sois absolument certain, c’est que mes Frères, mes Sœurs, ainsi que mon Père et ma Mère, tout comme moi, détiennent des capacités qui sortent de l’ordinaire. Ce sont des Pouvoirs que n’ont pas les gens du commun. Ainsi, Anthëus, mon Père, aussi nommé « le Patriarche » par la plupart d’entre nous, a parfois des visions qui lui permettent d’entrevoir l’avenir. Généralement, il devine des événements qui vont survenir dans les jours ou les semaines suivantes ; jamais plus loin. Il sait aussi manipuler la matière brute à son avantage. Combien de fois je l’ai vu s’emparer d’un livre de son immense Bibliothèque alors qu’il se tenait à deux ou trois mètres de celle-ci et qu’il lui était impossible de l’atteindre physiquement ? Il lui suffit alors de tendre son bras en direction de l’ouvrage qu’il souhaite consulter, de murmurer les « Mots » appropriés, et ce dernier quitte son emplacement environné d’un halo bleuté. Il flotte dans les airs et rejoint mon Père sans qu’il n’ait à fournir le moindre effort. Et il s’agit là que d’un des multiples Dons dont il est le détenteur.

En ce qui concerne mon propos, je pourrais longuement disserter sur les découvertes que j’ai faites dès la fin du XIXème siècle. Elles m’ont, c’est sûr, apporté des réponses. Mais, surtout, elles m’ont ouvert les portes de nombreuses autres questions. C’est pour cette raison que, depuis, je n’ai pas arrêté de sonder la Biographie de notre Lignée. Et je me suis progressivement rendu compte que celle-ci était souvent rattachée à  la grande Histoire. Il semble en effet que les membres de notre Famille aient régulièrement participé d’une manière ou d’une autre à celle-ci. Malgré tout, au fur et à mesure de mes investigations, et ce, jusqu'à aujourd’hui - alors que nous abordons le Troisième Millénaire dans un climat d’incertitude et de bouleversements ; autant chez les Humains qu’en ce qui concerne les membres de la Famille -, le seul fait incontestable que j’ai appris, c’est que je suis le plus jeune des Montferrand.

Je ne me souviens pas réellement des premières années de ma vie. Anthëus et Vÿvien – ma Mère – ne les ont jamais évoquées devant moi, d’aussi loin que ma mémoire me permette de remonter le fil des ans. La première image qui ressurgisse, lorsque je replonge dans mon passé, se situe aux alentours des années 1840. Lorsque je la visualise, j’ai la même apparence qu’à l’heure actuelle. Je porte des vêtements similaires : un pantalon de soie noire orné sur ses bords d’entrelacs dorés, une chemise à jabots, des chaussures de cuir d’excellente facture. Je m’appuie sur une canne sculptée de haut en bas de motifs ésotériques dont je n’utilise la Puissance qu’en cas d’extrême danger. Son pommeau d’argent représente nos armes : une Hydre à sept tète assoupie aux yeux vermeils, aux écailles et aux ailes d’or prête à bondir à l’assaut de ses ennemis au moindre danger. D’ailleurs, ces armes se retrouvent sur moi également en deux autres endroits : elles apparaissent sur la gemme taillée de l’anneau familial que je porte à l’index de ma main gauche ; et elles se distinguent sur la broche de diamant ciselé accrochée en permanence sur l’habit que je porte actuellement.

Cette image me fait apparaître dans la pièce où je me trouve tandis que j’écris ces lignes. Pour vous dire toute la vérité, il s’agit de ma chambre personnelle au sein du manoir Montferrand. Outre lorsque je voyage de part le monde, c’est la seule que je n’aie jamais eue. Et encore, je ne déambule plus de pays en pays aussi souvent que par le passé, et notamment, lorsque je suis parti à la recherche des Origines de ma Lignée dans les années 1880. A cette époque, il est vrai que je n’ai pas été très présent auprès de mon Père, de ma Mère, de mes Frères et de mes Sœurs. Et ma chambre a été inoccupée plusieurs mois durant de nombreuses années, jusqu'à ce que je m’avoue vaincu, et que je mette fin à cette Quête initiatique que les autres membres de la Famille jugeaient stérile.

Comme maintenant, j’avais l’apparence d’un jeune homme d’une vingtaine d’années. Sauf qu’à ce moment là, je ne portais pas la cicatrice qui se dessine sur ma joue gauche. J’étais vêtu de la même tenue qu’en ce moment ; sauf qu’en plus, j’arborais une robe de chambre de satin mauve qui a disparu lorsque mes appartements ont été incendiés il y a une trentaine d’années. Et j’étais penché sur un amoncellement de livres évoquant la Chute de l’Empire Romain je ne sais plus exactement pour quelle raison. Je devais surement les lire afin de résumer les événements importants de cette Période à Anthëus, puisqu’il était aussi mon précepteur au cours de mes études.

Mais, avant cela, je ne me souviens de rien. Je ne sais pas où je suis né. Je ne sais pas si Anthëus et Vÿvien sont mes véritables parents. Je ne sais depuis combien de temps ils habitent cette maisonnée en compagnie de mes Frères, de mes Sœurs, et de moi. Et j’avoue que je n’ai jamais vraiment osé les interroger à ce sujet. Ils ont toujours été au courant, évidemment, dès les années 1880, que je cherchais à en savoir plus au sujet de notre Famille. Ils ont su que je me suis aventuré aux quatre coins du monde afin de retrouver la trace de nos Origines. Ils ont su que j’ai appris que nous ne sommes pas les seuls de notre Race. Lors de l’un de mes passages au manoir au cours de cette période, mon Père m’a même sondé mentalement afin de pénétrer les indices que j’avais réussi à glaner. Il s’est alors très vite aperçu que mes informations étaient d’une pauvreté affligeante. Et il n’a pas poussé plus loin son évaluation de ma conscience. Heureusement pour moi et ce dont j’ai été instruit au cours des décennies suivantes.

De fait, il m’est extrêmement difficile de vous détailler à quelle Race j’appartiens. Je peux juste vous parler de ma Famille. Je peux juste vous parler de mon Père, de ma Mère, de mes Frères et de mes Sœurs, et des relations étroites – et parfois difficiles - que nous entretenons les uns avec les autres. Je peux juste vous parler du Manoir Montferrand. Je peux aussi vous faire partager cette partie de l’Histoire de ma Lignée que je connais. Or, je, pour l’instant, et à moins de découvertes ultérieures aptes à venir bouleverser mes certitudes actuelles, je ne peux pas aller au-delà.