X1L’Eglise, de son coté, résiste mal à la tourmente des grandes invasions. Les clercs, dont l’existence doit être vouée à l’étude et à la prière, se laissent happer par les grands conflits du moment, et prennent parti dans toutes les querelles qui déchirent l’Occident.

 

Alors qu’aux temps Carolingiens, les Princes ont dû respecter l’autorité et le savoir des évêques, ils profitent désormais du désarroi des moines et des prêtres pour mettre la main sur les immenses propriétés de l’Eglise. Ce sont en effet maintenant les ducs et les comtes qui nomment les titulaires des évêchés et des grandes abbayes, qu’ils vendent parfois au plus offrant. Ces hautes charges peuvent donc être la propriété d’une seule famille, où elles sont transmises de l’oncle au neveu ou de père en fils. Détenteurs de terres qu’ils tiennent d’un seigneur, les dignitaires religieux deviennent aussi des rouages du système féodal. Ils sont soumis aux mêmes obligations que les autres seigneurs et ont les mêmes droits : ils ont des obligations militaires, rendent la justice, perçoivent des redevances. C’est le temps du déclin de la papauté, soumise aux intrigues de l’aristocratie romaine, le temps où un pape, Jean X, est étouffé sous son oreiller et laisse la place à Jean XI, fils que son prédécesseur a eu d’une belle romaine.

 

Alors que la renaissance culturelle Carolingienne a été due aux travaux de l’élite intellectuelle constituée par le clergé, l’autorité morale de l’Eglise s’affaiblit désormais, et le clergé des paroisses est ignorant et débauché. L’activité intellectuelle s’est considérablement réduite, les ateliers des monastères et des chapelles princières cessent d’être des lieux d’intense production, les écoles des palais sont désertées, on ne construit plus de grandes églises qu’en Germanie. Ce déclin atteint tous les types de production artistique, à l’exception d’un seul, l’orfèvrerie, qui fabrique en quantité croix, médailles et médaillons, reliures, mais surtout châsses et coffrets pour enfermer le bien le plus précieux des hommes désemparés, les reliques des saints qu’ils vénèrent.

 

Au cours de cette période, seule l’abbaye de Déols, dans le Berry, est fondée. Elle est inaugurée par Ebbes le Noble et consacrée par le pape Pascal II. Elle devient alors en peu de temps le seul centres Religieux et Initiatique d’importance dans la région.

 

Ce, jusqu'à la date à laquelle le Mont Saint-Michel – dit « la Merveille de l’Occident » - commence à être construit à la pointe du littoral breton. Se fondations sont d’ailleurs érigées en remplacement d’un ancien temple druidique souterrain particulièrement vénéré autrefois : le Sanctuaire du Dragon.

 

Mais, pour le paysan de cette période obscurantiste, qui vit dans une masure et se nourrit bien souvent de racines et de glands, l’Evangile et son enseignement restent hermétiques. Pourtant, il croit. Il se rend à l’église, pour prier Dieu et implorer son pardon. Car, plus fort que sa foi et plus irraisonné aussi, un sentiment terrible l’habite, la peur. Peur de la famine, des épidémies, de l’obscurité, des forces de la nature, des plus puissants. Pour ces populations illettrées, primitives, tout est signe : les phénomènes dont les causes leur échappent – inondations, tempêtes, désordres célestes – semblent des manifestations de puissances mystérieuses, qu’il faut se concilier par tous les moyens. Sous-alimentés de façon chronique, les pauvres peuvent être en proie à d’effrayantes visions. Les vieilles superstitions héritées du paganisme, mal enfouies, surgissent très vite. Les moines eux mêmes se livrent à un trafic d’objets porte-bonheur, phylactères, amulettes, talismans ; on leur attribue une origine sainte pour expliquer leurs propriétés magiques, propres à contraindre les forces de la nature.

 

Les gens sont à ce point terrorisés par la colère de Dieu que, malgré les protestations de l’Eglise, qui refuse d’admettre comme preuve des procédures qui ne sont pas reconnues par le droit canon, les juges, qu’ils soient laïques ou religieux, aiment à recourir à l’épreuve judiciaire, ou jugement par « ordalie » - le « jugement de Dieu » -. Puisque Dieu est capable de tous les miracles, puisqu’il est juste, il se doit d’envoyer un signe pour trancher dans un litige : il désigne le vainqueur du duel judiciaire, permet aux innocents de marcher sur un lit de braises sans se brûler les pieds, de porter une barre de fer rougie au feu à pleines mains, de résister à l’épreuve de l’eau bouillante. Il est vrai que la Magie peut tromper Dieu lui même : un coupable qui porte sur lui une amulette efficace, peut triompher de l’épreuve. Sa pénitence peut être terrible si la ruse est découverte.

 

La crainte la plus effroyable est pourtant celle de la mort, la peur de l’Enfer où le poids des fautes peut plonger à jamais le pécheur. Cette peur est à l’origine du culte des saints, qui prend alors une ampleur sans précédent. De plus en plus nombreux sont ceux qui en priant devant les reliques d’un saint, viennent lui demander de les protéger sur terre et, avant tout, d’intercéder pour eux au jour du Jugement Dernier. Le nombre des reliques augmente aussi vite : on retrouve un peu partout les restes de saints inconnus. Leur notoriété ne dépasse pas toujours les environs du cimetière qui les abrite, mais, si le saint local renouvelle ses miracles, et si cela se sait au loin, alors les pèlerins arrivent en foule, et les dons ne cessent d’affluer.

 

Dès lors, parmi les pèlerinages entrepris, celui de Compostelle connaît une ferveur particulière : c’est sur cette plage espagnole, baignée par l’Atlantique, que l’Apôtre Jacques a abordé et est enterré. Venus de tous les horizons, rois, chevaliers, marchands, clercs et manants entreprennent le voyage. Avec leur ardeur habituelle, les moines participent à son organisation : pour éviter aux pèlerins de prendre des chemins hasardeux, ils tracent, à travers la France, de grands itinéraires menant d’une abbaye à l’autre, où les voyageurs sont sûrs de trouver le gîte et le couvert. Les moines vont même jusqu'à mettre au point une sorte de guide du pèlerin, qui indique non seulement les étapes, mais signale aussi les pièges à éviter en route : passeurs qui dévalisent les pèlerins, aubergistes malhonnêtes, lieux de rendez-vous des brigands. Le chemin de Compostelle est ponctué d‘églises où s’arrêtent les fidèles le temps d’une prière : c’est le réconfort de ceux qui marchent depuis des jours, qui traversent des contrées étrangères aux cotés de compagnons dont ils ne comprennent pas toujours la langue.

 

Mais surtout, les routes de Saint-Jacques de Compostelle sont des circuits initiatiques privilégiés ; en effet, ils suivent les tracés établis dans les Temps les plus anciens. Ils ont été fixés par des Initiés à la Géographie Sacrée du Continent. D’ailleurs, ce sont ces mêmes Initiés qui – un siècle ou deux auparavant – ont montré aux bâtisseurs d’églises, d’abbayes ou de relais, les endroits où les ériger. Ils connaissaient les pouvoirs Mystiques et Spirituels des lieux où les ancrer dans la terre. Ce sont encore eux qui, désormais en tant que moines et clercs, qui réglementent et dirigent les expéditions vers les différents lieux Saints établis sur son parcours.

 

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