X1Sous Louis VII, la dynastie connaît un échec patent, en Aquitaine. En 1137, Louis VI a marié son fils à Aliénor, seule héritière de Guillaume IX d’Aquitaine. Cette union avantageuse repousse alors les frontières du domaine capétien jusqu’aux Pyrénées, y ajoutant des villes aussi prestigieuses que Limoges, Poitiers, Bordeaux, Angoulême. Mais, en Palestine, la conduite frivole d’Aliénor humilie Louis VII. En dépit des conseils de Suger, celui-ci se sépare de la reine ; le 18 Mars 1152, le divorce est prononcé sous le commode prétexte de consanguinité. Deux mois plus tard, Aliénor épouse Henri II Plantagenêt, qui hérite de l’Angleterre et de la Normandie en 1154.

 

C’est dans ces circonstances que Philippe II Auguste monte sur le trône. Il n’a pas quinze ans. Mais il est actif, opportuniste, dénué de scrupules. Surtout, il a retenu la leçon de Suger. Dans sa « Vie de Louis VI », l’abbé de Saint Denis a en effet développé une théorie de la monarchie féodale. Le roi, suzerain suprême, est au sommet de la pyramide féodale. Il ne rend hommage à personne et exerce des droits de suzeraineté. De plus, sacré, il ne tient son pouvoir et sa légitimité que de Dieu.

 

Une fois cette idéologie construite, Philippe Auguste se fait reconnaître comme le souverain de tout le royaume. Sans jamais s’écarter du droit, ilutilise toutes les occasions qui se présentent d’agrandir son domaine : mariage, achat, saisie d’un fief tombé en déshérence, confiscation des biens d’un vassal félon… Fin politique, il intervient dans les querelles qui opposent les princes entre eux, rendant indispensable l’arbitrage de la royauté.

 

Très rapidement, il écarte ses proches, sa mère, Adèle de Champagne, et son oncle, l’archevêque de Reims, Guillaume aux Blanches Mains. Puis il épouse Isabelle de Hainaut, descendante de Charlemagne, nièce du comte Philippe d’Alsace.

 

Dès lors, Philippe Auguste utilise sa position au sommet de la hiérarchie vassalique pour édifier une monarchie féodale. Il intervient dans la succession des fiefs, oblige les vassaux au respect de leurs obligations, généralise la pratique de l’hommage lige. Surtout, il promulgue, avec le consentement des vassaux, des ordonnances pour tout le royaume. Et, peu à peu se répand l’idée que le pouvoir royal dépasse la notion de suzeraineté, que le roi a, en vertu des engagements du sacre, le droit d’intervenir dans tout le royaume, sans autres limites que l’intérêt commun et la justice qu’il doit servir. La suzeraineté se mue en souveraineté.

 

Le développement de la puissance royale entraîne une transformation des méthodes gouvernementales. Le souverain se préoccupe de ses ressources, recrute vassaux, clercs et juristes pour se constituer une administration permanente et dispose d’une armée forte de 2000 à 3000 hommes, les « chevaliers de l’Hôtel », des professionnels de la guerre.

 

Et, après avoir perdu toutes les archives royales, le roi décide de fixer à Paris, au palais du Louvre, les principaux organes de gouvernement : archives et Trésor. La Cour royale commence à siéger en sessions séparées, selon qu’elle traite de finances ou de justice.

 

Au niveau local, le roi veut faire surveiller la gestion des prévôts domaniaux. Il confie à des familiers une mission d’enquête temporaire, ou baillie. Ces administrateurs, ou baillis, se voient confier une circonscription à l’intérieur de laquelle ils représentent le roi. L’institution s’étend peu à peu aux territoires incorporés au domaine royal. Dans l’Ouest et le Midi, les sénéchaux ont des attributions semblables.

 

La féodalité favorise le développement des villes, mais n’offre pas de structures adéquates pour les gouverner. Les marchands, entrepreneurs et artisans, qui dominent la vie économique, reprennent en main le destin de leurs cités.

 

Ainsi naissent les « communes ». Leurs membres, associés par serment, désignent des magistrats. Face aux châtelains et aux évêques, ils imposent leur pouvoir ; au prix de luttes parfois violentes, ils obtiennent des chartes de privilèges. Le mouvement est général, même s’il ne conduit à une complète autonomie urbaine qu’en France transalpine. Du reste, les conflits subsistent. Les habitants aussi se structurent en guildes, en métiers ou en arts. Des rivalités opposent, dans des luttes sociales, le petit peuple aux bourgeois.

 

De son coté, Paris, où Philippe Auguste fait de fréquents séjours, amorce son destin de capitale. La cité atteint 50000 habitants. Le souverain fait enclore la ville, construit à l’Ouest la forteresse du Louvre- bastion défensif mais aussi affirmation symbolique de la prééminence royale -, fait paver les rues, transforme les halles en marché permanent.

 

A cette époque, la croissance agricole est à son apogée. Les défrichements sont les plus importants. Les grands établissements religieux d’Ile de France font défricher et lotissent leurs terres à des conditions très favorables, attirant autant de « colons ». Les territoires anciens sont menacés d’abandon, et les paysans possèdent un moyen de pression face à l’arbitraire seigneurial. Les seigneurs finissent par vendre des « chartes de franchises » - ou libertés – qui fixent et codifient charges et coutumes. D’un village à l’autre, d’une seigneurie à l’autre, les conditions varient. Les affranchissements individuels entraînent la quasi-disparition du servage.

 

Dans les villes, les bourgeois, conscients de leurs intérêts communs et de l’obstacle que constitue la contrainte seigneuriale à leurs activités, s’organisent en guildes professionnelles, ou en confréries religieuses, pour aménager les conditions d’exercice de leurs professions. Puis ils se coalisent pour réclamer au seigneur des franchises, que celui-ci leur vend très cher.

 

Parfois, la revendication prend un tour révolutionnaire. Les bourgeois s’unissent alors par un serment collectif, et forment une « commune ». L’expression « insurrectionnelle » de cette solidarité contre l’autorité seigneuriale choque les clercs. Le mouvement communal, limité au Nord du royaume, entre Loire et Rhin, est parfois sanglant. Mais, le plus souvent, l’autorité seigneuriale reconnaît la commune, et lui concède des franchises qui suppriment les entraves au commerce.

 

D’ailleurs, dans la société féodale, la ville apparaît comme un espace de liberté. Mais à l’unanimité première succèdent bientôt de vifs antagonismes entre le commun et les « meilleurs », l’oligarchie marchande. Le roi tolère ce mouvement d’émancipation urbaine. Il accorde des franchises aux villes du domaine et encourage les communes à l’extérieur. En fait, l’autonomie urbaine va à l’encontre des progrès de la monarchie. Quelques années plus tard, le souverain reprend en main les villes du royaume, leur imposant de lourdes charges financières et militaires.

 

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