X1En 1479, Ferdinand II devient roi d’Aragon et Isabelle parvient à ses fins : les doux couronnes sont réunies, sans pour autant constituer encore un royaume vraiment fort, pris entre le Portugal en pleine expansion, la France des Valois, le petit Etat de Navarre et le royaume musulman de Grenade. De plus, les deux royaumes ont des institutions séparées et des vocations différentes : l’Aragon, avec une population de moins de un million d’habitants, se prête au commerce grâce à ses ports dynamiques, comme Barcelone, et à ses possessions en Italie, tandis que la Castille, avec ses cinq millions d’habitants, aspire à rayonner sur l’Europe. Sa célèbre université de Salamanque et sa vieille noblesse, chez qui la pauvreté et le sentiment de l’honneur se conjuguent pour susciter ardeurs et ambitions, la destinent à de grands projets.

 

En dix ans pourtant, avec un sens inné des réalités sociales et économiques, de la diplomatie et même de la propagande, les « Rois » construisent un Etat cohérent et puissant, cimenté autour de leurs personnes et d’un grand dessein : la Reconquista. Aussi ont t’ils recours à une fiscalité extraordinaire, qui s’élève jusqu'à 70 % des recettes en 1482 ; l’Eglise leur apporte son soutien : le pape leur permet de disposer des sommes recueillies auprès des fidèles et des revenus des Ordres militaires. Il promet aussi de récompenser les « croisés » par des indulgences. Le Conseil royal, rouage politique et administratif essentiel du pouvoir, est renforcé. L’armée, composée de gardes royaux et de vassaux, recrute également des troupes seigneuriales dont le Trésor assure la charge, tandis que les troupes municipales forment la « Santa Hermandad », préposée à la sécurité intérieure du pays. Enfin, le couple royal sillonne ses provinces : Ferdinand s’engage au milieu de ses soldats et Isabelle se rend sur le front, gestes qui leur assurent une très grande popularité.

 

Après quatre ans de trêve, le guerre entre Grenade et la Castille reprend en 1481 : c’est une guerre d’escarmouches, de harcèlements, d’offensives et de sièges. En 1487, de durs affrontements ont lieu près de Malaga et la ville tombe bientôt aux mains des chrétiens ; puis Barza cède à son tour, après six mois de siège. Le royaume de Grenade, également miné par des dissensions internes, s’effrite et, en 1490, les Rois décident d’en finir : ils massent environ 60 000 hommes dans la plaine de Grenade.

 

De fait, les négociations avec le dernier roi maure de Grenade, Boabdil, débutent à l’automne 1491.

 

La veille du 1er Janvier 1492, Boabdil fait envoyer 400 Maures en otages, chargés de présents pour les Rois, tandis qu’un petit peloton d’officiers chrétiens se rend sur la colline de l’Alhambra afin d’y occuper les points stratégiques. Le 2 au matin, le cortège royal s’ébranle avec, à sa tète, Ferdinand d’Aragon et les grands du royaume, suivis par la reine Isabelle avec le prince Jean et les infants ; les troupes viennent ensuite. La colonne arrête sa marche à une demi-lieue de Grenade, où le roi maure la rejoint. Boabdil remet au vainqueur les clés de la ville ; devant quelque cents-mille spectateurs musulmans, juifs, chrétiens, castillans et étrangers, la croix du primat d’Espagne s’élève sur la plus haute tour de l’Alhambra. Ni pillage ni mise à sac : la victoire des Rois s’achève par une cérémonie entre « gens d’honneur », au son de Te Deum. Ce succès tant attendu leur vaut le titre de « Rois Catholiques », que leur décerne le pape Alexandre VI. Cependant, Boabdil est contraint d’accepter les conditions des vainqueurs, conditions infiniment plus généreuses que celles qui sont imposées aux Juifs trois mois plus tard : liberté de culte, sécurité des personnes, liberté d’émigrer en vendant ou en emportant ses biens.

 

Car, dès le mois de Mars 1492, sous la pression de l’Inquisition et d’émeutes populaires, l’expatriation des Juifs est décidée. Le décret des Rois Catholiques donne trois mois aux intéressés pour vendre leurs biens et organiser leur départ : après le 30 Juin, ceux qui seront restés seront passibles de mort.

 

Mais, en réalité, l’émigration des musulmans apparaît bien vite comme inévitable, car les vexations et les pressions s’accumulent. Une grande partie des vaincus prend le chemin de l’exil à l’automne 1492, à la suite de Boabdil. Ceux qui demeurent sur place sont bientôt menacés par l’Inquisition et sont accablés d’impôts ; des révoltes éclatent car les promesses des Rois Catholiques ne sont pas tenues ; par ailleurs, en guise de représailles, des raids musulmans, menés à partir du Maghreb, ravagent les petits villages côtiers et raflent les habitants, qui sont réduits en esclavage. A partir de 1502, l’émigration perd toute apparence de liberté pour devenir une véritable expulsion. A ces départs forcés s’ajoutent ceux, volontaires, des colons vers l’Amérique ; aussi, l’Espagne unifiée, devenue une grande puissance européenne et mondiale, perd t’elle finalement près d’un million d’habitants.

 

Enfin, Ferdinand devient veuf en 1504 ; il conserve la régence de Castille, où il renforce son absolutisme contre les partisans de l’héritière Jeanne, sa propre fille.

 

A suivre...