X1Vers 1555, l’Espagne ne se préoccupe pas seulement de guerre militaire. Elle se consacre aux combats spirituels. Pilier du catholicisme romain, elle applique les décisions du concile de Trente. L’Eglise espagnole créée des séminaires, s’attache à la catéchèse, aux prédications et à la confession, et développe ainsi toute une pastorale destinée à éduquer les fidèles dans la morale tridentine. Des foyers de théologie nouvelle naissent à Alcala et à Salamanque, et l’on ne compte plus les chrétiens ardents, les prêtres et les moines qui oeuvrent pour le renouveau de l’Eglise. Le prédicateur Jean d’Avila parcourt l’Andalousie et ouvre des collèges ; Jean de Dieu, grâce à l’Ordre Hospitalier qu’il a créé, recueille à Grenade les enfants abandonnés ; un grand d’Espagne, François Borgia, délaisse fortune et honneurs pour entrer dans la Compagnie de Jésus. Une même flamme mystique anime ces hommes et ces femmes qui travaillent à redonner à l’Eglise sa pureté d’origine.

 

Parmi ces figures de Saints, celle de Thérèse d’Avila est l’une des plus reconnues. A l’age de 21 ans, elle entre au Carmel de l’Incarnation, à Avila, et, pendant des années, par la prière, elle combat les épreuves et le doute. C’est face à une représentation bouleversante de « l’Ecce homo » «- le « Christ humilié et souffrant » - qu’elle découvre la vérité chrétienne. Elle puise sa force dans le « commerce d’amitié » qu’elle entretient avec le Christ et dans des grâces mystiques exceptionnelles. Bravant l’autorité de ses confesseurs, la vigilance de l’Inquisition et les résistances d’une Eglise masculine, elle rend au Carmel la règle que lui a donnée Saint-Albert de Verceil. Elle accueille dans son couvent de San José ses quatre premières novices ; au cours des quinze années qui suivent, quinze couvents sont fondés selon sa réforme. Thérèse d’Avila a de nombreux disciples, dont le plus célèbre est le jeune carme, le futur Saint-Jean de la Croix.

 

Pourtant, toutes ces réformes ne se font pas sans heurts, car l’Inquisition ne relâche jamais son attention soupçonneuse. Si elle pourchasse les « alumbrados » - ou « illuminés » -, qui sont adeptes de la dévotion privée et lecteurs d’Erasme, elle inquiète aussi Ignace de Loyola, le fondateur de la Compagnie de Jésus, ou Thérèse d’Avila, dont certains textes sont censurés. Quant à Jean de la Croix, il est enfermé neuf mois dans un cachot, ce qui lui inspire une des plus belles pages de la poésie mystique, le « Cantique Spirituel ». Enfin, l’Inquisition continue de surveiller les « marranes », ces juifs convertis à qui l’on interdit désormais les universités et les Ordres militaires et religieux. Diego Lainez, le second général des jésuites, a une ascendance juive, mais cette même origine empêche le père Polanco de succéder à Saint-François Borgia.

 

Par ailleurs, dans le domaine architectural, après sa victoire de Saint-Quentin, en 1557, Philippe II décide de faire construire un monastère pour y installer son tombeau et celui de son père, l’Empereur Charles Quint. Le monument, immense, doit être à l’image austère et désert qui l’entoure ; il doit être à la fois un palais, une nécropole, un couvent et un collège.

 

Le chantier dure ; des centaines d’ouvriers y travaillent, et Philippe II y consacre toute son attention. L’Escurial est une sorte d’accomplissement de la sobriété classique. Tout l’édifice est centré autour de son église. Les artistes qui travaillent là ne sont pas tous espagnols, mais viennent aussi de l’Italie et des Flandres. Ils s’inspirent de la grandeur romaine et abandonnent l’exubérant style « plataresque », que Charles Quint a tant aimé, et qui mêlait le gothique aux formes mauresques. Cellini, Titien et le Tintoret collaborent aux travaux ou envoient des œuvres, mais c’est surtout le peintre Jérôme Bosch qui a la faveur de Philippe II.

 

Puis, bientôt, le Greco s’installe à Tolède. Dans sa jeunesse, celui-ci a d’abord peint des icônes de style byzantin ; puis, en Italie, il a subi les influences conjointes de la peinture maniériste et de catholicisme romain de la Contre-Réforme. Quand il arrive en Espagne, il développe un art où les formes sont de plus en plus éloignées du réalisme et mises au service de son mysticisme. Les corps et les visages de ses saints et de ses Christs s’allongent à l’extrême, se confondent dans des éclairs de lumière, où vibrent parfois des couleurs stridentes, et s’efforcent d’échapper à la pesanteur de la chair.

 

En 1558, « l’Amadis de Gaule » passionne toutes les classes sociales. Le personnage d’Amadis est le type même du parfait chevalier, courageux et courtois, qui défend les valeurs de la chrétienté et se met au service des dames.

 

Les romans de chevalerie évolue bientôt vers le roman sentimental où les tragédie de l’amour s’articulent autour du code de l’honneur. D’ailleurs, les prédicateurs s’inquiètent de « ces pièges que tendent les démons aux jeunes filles » et réussissent à faire interdire ces ouvrages en Amérique.

Tandis qu’en même temps, une Légende se rapportant à Christophe Colomb s’élabore peu à peu dans le pays : celle-ci relate en effet que le célèbre explorateur posséderait deux tombeaux ; l’un serait situé à Saint-Domingue, l’autre à Séville.

 

A Guadalajara, en Nouvelle-Castille, le 31 Janvier 1560, le cardinal de Burgos célèbre le mariage du roi d’Espagne Philippe II avec la très belle Elisabeth de Valois, file d’Henri II et de Catherine de Médicis. Le cortège nuptial se rend à Madrid, la nouvelle capitale du royaume, et les festivités se succèdent pendant quatre mois pour marquer cette union qui vient sceller la paix de Cateau-Cambrésis avec la France.

 

Philippe II est désormais le plus puissant monarque d’Europe. Son père, Charles Quint, l’a initié de bonne heure aux affaires de l’Espagne, et il a parcouru l’Empire. Blond aux yeux bleus, il a la lèvre épaisse des Hasbourgs, mais il se sent profondément espagnol. Il est fervent catholique, travailleur, prudent et parfois réputé tatillon. Sous une apparence sévère, il cache cependant une vraie sensibilité et un caractère en partie énigmatique. Parce qu’il se veut le champion de la Chrétienté catholique et se considère comme le bras séculier de la Contre-Réforme, il fait preuve de brutalité envers tous les marginaux et les hérétiques de son royaume.

 

Car, une fois signée la paix de Cateau-Cambrésis, Philippe II se consacre d’abord à la lutte contre le grand ennemi de la Chrétienté, le Turc, et, réunissant en 1564 une centaine de galères, il repousse celui-ci et le bat à Malte en 1565. Il n’y a pas de risque ailleurs que sur les côtes, mais l’opinion espagnole croit à une autre menace, celle des morisques, qui sont les alliés naturels des Turcs.

 

On donne le nom de « morisques » à cette population musulmane qui s’est convertie au christianisme après 1492, mais qui continue à vivre en communauté homogène dans les villages d’Aragon, ainsi qu’à Valence et à Grenade. Dans leur for intérieur, les morisques restent fidèles à leurs traditions et à l’Islam, et ne cherchent pas a s’assimiler au reste de la population.

 

Or, en 1567, quand une « pragmatique royale » leur interdit l’usage de la langue arabe, la rébellion ne tarde pas à se déclarer, conduite par un ancien roi musulman, Abén Humeya. Les insurgés saccagent les églises et se réfugient dans les montagnes des Alpujarras, où ils attendent l’aide de leurs coreligionnaires ottomans et algérois. Effectivement, en Août 1569, 400 hommes débarquent sur la côte espagnole. Cette aide de faible importance n’a pas de conséquence militaire, mais elle frappe les esprits, et la répression que mène le frère naturel du roi, don juan d’Autriche, est sans merci. Tués en grand nombre, expulsés de Grenade, acheminés vers les différentes provinces de Castille, les morisques sont exclus d’une nation qui leur est définitivement hostile.

 

Cette révolte des morisques mais aussi les succès des barbaresques à Tunis, les raids que subissent les côtes et la prise de Chypre en 1570 par Selim II, le successeur de Soliman le Magnifique, nourrissent la hantise du péril ottoman. Le pape Pie V fait appel aux Etats chrétiens pour qu’ils s’organisent en Sainte-Ligue, et la République de Venise, directement menacée, s’engage aux cotés de Philippe II pour cette nouvelle croisade. Don Juan d’Autriche commande l’expédition. En Septembre 1571, à Messine, 30 000 soldats embarquent sur 200 galères qui sont de véritables forteresses flottantes. L’armada met le cap sur Lépante – en Grèce – où se sont regroupés les Turcs. Grâce à l’artillerie, la victoire est spectaculaire. Elle est pourtant sans lendemain, car Venise, hors d’état de poursuivre la guerre, signe la paix à des conditions très défavorables. L’expansion musulmane est cependant enrayée. Mais cette Méditerranée où la sécurité est enfin assurée a déjà cessée d’être le centre de l’économie mondiale.

 

A suivre...