X1Chapitre Un :

 

Ce 8 Novembre 1918, le maréchal Foch annonçait qu'il allait recevoir la délégation allemande à neuf heures du matin. En effet, deux heures plus tôt, le train amenant les plénipotentiaires était arrivé dans la clairière de Rethondes, près de Compiègne. A 8h55, ils étaient sortis de leur wagon, avaient longé sous la pluie un petit chemin de traverse, avant de se trouver devant le wagon du maréchal, où les attendait le général Weygand.

 

En tète, monte le secrétaire d’État Matthias Erzberger, au visage rond, portant lorgnon, vêtu d'un vieux manteau de voyage, et coiffé d'un melon. L'ancien ministre à Sofia von Oberndorff le suit, dans une pelisse à col de loutre. Puis, viennent le général von Winterfeld et le capitaine de vaisseau Vanselow, en tenues d'officiers supérieurs de terre et de mer.

 

Le wagon-salon où ils sont conduits comporte une table allongée§. Quatre chaises leurs sont réservées sur l'un des cotés. En face s'installe le maréchal Foch : il a pris à sa gauche le général Weygand, à sa droite les deux amiraux anglais Wemyss – premier lord de l'Amirauté – et Hope. Aux deux extrémités de la table s'asseyent les interprètes et plus loin, devant de petites tablettes, des officiers d’état-major – pour la France le commandant Riedinger et le capitaine de Mierry – ainsi que des experts et des secrétaires. L'atmosphère est glaciale.

 

Après un bref échange de saluts, Erzberger se présente à Foch, nomme ses collaborateurs, puis tend au maréchal les papiers l'accréditant auprès du chef des armées alliées. Ces documents une fois examinés, Foch prend la parole :

 

- « Quel est l'objet de votre visite ? » Demande-t-il à Erzberger. « Nous venons, répond celui-ci, recevoir les propositions des puissances alliées pour arriver à un armistice sur terre, sur mer, et dans les airs. ». « Je n'ai pas de propositions à présenter. », réplique sèchement le maréchal.

 

Erzberger semble interloqué. Mais le diplomate Oberndorff, plus fin, comprend qu'il faut trouver une autre formule. « Que Monsieur le Maréchal veuille bien indiquer comment il désire que nous nous exprimions. Nous pourrions dire que nous venons demander les conditions auxquelles les Alliés consentiraient à un armistice... ». « Je n'ai pas de conditions à consentir. », répète Foch plus sèchement encore. Erzberger sort alors de sa poche la dernière note du président Wilson autorisant le maréchal à communiquer à l'Allemagne les conditions d'armistice des Alliés et s’apprête à lire à haute voix le texte, lorsque le Foch l’arrête :

 

- « Je suis autorisé à vous transmettre ces propositions si vous demandez l'armistice », explique le chef des armées Alliées. « Demandez-vous l'armistice ? ». « Nous demandons l'armistice. », articulent d'une seule voix Erzberger et Oberndorff.

 

C'est bien. Foch a obtenu ce qu'il voulait. Il fallait que les représentants du pays ayant déclenché la guerre – et quelle guerre !!! - sollicitent d'eux-mêmes et officiellement l’arrêt des combats. Nul ne pourra jamais douter que l'armistice ainsi quémandé ne corresponde pas à une capitulation. Cet important détail précisé, Foch va faire connaître aux délégués les conditions arrêtées par les Alliés.

 

 

 

 

Chapitre Deux :

 

La délégation allemande n'ignore pas qu'elle doit à tout prix obtenir la cessation du feu. Le moral des combattants baisse chaque jour, l'agitation politique grandit à travers le pays. En outre, si le front est crevé et l'Allemagne envahie, qui sait si les Français ne se vengeront pas des dévastations opérées sur leur territoire par des représailles massives au-delà du Rhin.

 

Le 4 Octobre, le nouveau chancelier Max de Bade a envoyé, par l'intermédiaire de la Suisse, au président Wilson, une lettre pour le prier de prendre en main le rétablissement de la paix. Plusieurs notes se sont échangées. Il apparut bientôt que les Alliés refusaient de traiter avec le gouvernement impérial§. Or Guillaume II, installé à Spa dans une riche maison du faubourg de la ville, ne songeait pas encore à abdiquer. Il envisageait à la rigueur la possibilité de perdre son titre d'empereur d'Allemagne mais tenait à demeurer roi de Prusse. Max de Bade dut lui forcer la main.

 

Cependant, la situation se détériorait chaque jour un peu plus, aussi bien sur le front qu'à l'intérieur. En dépit des partisans de la guerre à outrance, les populations affamées ne cachaient plus leur désir d'une paix à tout prix. Le gouvernement impérial était honni. Le socialiste Karl Liebknecht arpentant en camion les rues de Berlin ameutait les passants au cri de « Vive la République allemande !!! ». Le représentant de l'URSS en Allemagne, Adolf Joffe, annonçait du reste prophétiquement que le grand soir était proche : « Dans une semaine, annonçait le Bolchevik, le drapeau rouge flottera sur le Berliner Schloss. ».

 

A cette date, les marins de Kiel, mutinés, chantaient l'Internationale, arrachaient les épaulettes des officiers et tiraient même sur ceux tentant de leur résister. L'agitation révolutionnaire gagnait les grandes villes : Hambourg, Brême, Cologne, Francfort, Leipzig, etc. A Munich, le vieux roi Louis devait quitter clandestinement sa capitale, où la République était proclamée. D'autres princes allemands allaient suivre cet exemple. En Autriche, l'empereur Charles demandait l'armistice – 29 Octobre – avant d'être contraint à abdiquer.

Pendant ce temps, le prince Max de Bade continuait ses négociations avec les Alliés. Après l'échange de plusieurs notes, le gouvernement de Berlin prit sa décision. Le 5 Novembre, le Grand Quartier Général allemand annonça à la radio à Foch qu'il demandait à lui envoyer au plus tôt des parlementaires. La maréchal fit répondre que ceux-ci devraient se présenter le 7 Novembre au matin aux avants-postes français sur la route de Chimay, Fourmies, La Capelle, Guise ; ordre serait donné de cesser momentanément le feu dans la région.

 

Tandis que Matthias Erzberger quittait Berlin avec les autres plénipotentiaires, la plupart des journalistes allemands se montraient soucieux de remonter le moral de leurs compatriotes. Malgré tout, les gens demeuraient sceptiques. Pouvaient-ils oublier le « diktat » imposé jadis par Bismarck au malheureux Jules Favre.

 

Le 7 Novembre, la journée parut longue aux soldats français cantonnés dans le secteur où devaient passer les Allemands. Au milieu de l'après-midi, une estafette vint prévenir que le retard des délégués était dû uniquement au mauvais état des routes. Enfin, vers vingt heures, les sentinelles en station près de la ferme Robart dressèrent l'oreille : un bruit de clairon se faisait entendre dans le lointain. On vit ensuite s'avancer sous la pluie une première voiture, phares allumés et arborant un grand drapeau blanc. D'autres véhicules suivaient. Le capitaine Lhuillier, commandant le 1er bataillon du 171e R.I. s'avança sur la route et fit stopper les moteurs.

 

Monté dans une voiture française, il plaça à ses cotés sur le marchepied son caporal-clairon Sellier, chargé de sonner le cessez-le-feu pour ouvrir le passage. Lentement, le convoi repartit en direction de La Capelle. Dans ce gros bourg, la villa Pasques – grande maison en briques de style 1900 – portait encore sur le fronton l'inscription redoutée : « Kommandantur ». Mais la roue avait tourné et, en ce 7 Novembre, le commandant de Bourbon-Busset, chef du 2e Bureau de la 1ere armée avait été envoyé par le général Debeney pour accueillir les délégués. Et l'homme attendait dans le salon, qu'ornait un immense portrait de Napoléon III.

 

Une courte conversation s'engagea, sous l’œil placide du vaincu de Sedan. Oberndorff et Winterfeld, qui parlaient un français impeccable – le second avait été longtemps attaché militaire à Paris -, apprirent qu'ils allaient être conduits à leurs camarades, dans des voitures françaises, auprès du maréchal Foch. Quatre véhicules attendaient effectivement le signal du départ. Les délégués s'y installèrent, encadrés par des officiers français. En route ! Autour de la villa Pasques, les curieux se pressaient.

 

Les Allemands ignoraient où ils étaient emmenés. Le convoi avançait en direction de Saint-Quentin. Après avoir traversé Buironfosse, on atteignit Homblières où se trouvait le G.Q.G. du général Debeney. La seule maison intacte était le presbytère, devant lequel les véhicules stoppèrent.

 

En dîner avait été préparé pour les plénipotentiaires. Le général Debeney arriva dans la salle alors que le repas s'achevait. Tous se levèrent : « Messieurs, dit-il aux Allemands, j'ai reçu du maréchal Foch l'ordre de vous conduire à son État-major. ». Quelques instants plus tard, la délégation repartait. Cette fois, le bit était Tergnier, où l'on arriva vers quatre heures du matin. Dans la ville totalement en ruines, seule la gare subsistait. Les Allemands semblèrent s'étonner de ces monceaux de gravats.

 

« Où sommes-nous ? » demanda Erzberger. « A Tergnier », répondit Bourbon-Busset. « Mais il n'y a pas de maisons... ». « En effet, il y avait ici une ville. Elle a été détruite scientifiquement par vos troupes au moment du recul de 1917 ». Devant la gare s'ouvrait un vaste entonnoir. M. de Bourbon-Musset expliqua : « C'est un obis à retardement qui a éclaté trois semaines après le départ des soldats allemands. J'espère qu'il n'y en a pas sous notre train : je ne voudrais pas vous voir sauter, ni sauter avec vous. ». Le général von Winterfeld parut ému de la remarque : « Le haut commandement n'a jamais donné des ordres pour exécuter de pareilles destructions qui sont très regrettables et ne peuvent être attribuées qu'à des isolés. », remarqua-t-il.

 

Le train destiné aux parlementaires comportait un sleeping, un wagon-restaurant, et un wagon-salon ayant, par un curieux hasard, appartenu à Napoléon III : on pouvait encore y voir in N majuscule orné d'une couronne. L'ombre du vaincu impérial poursuivait les vaincus de 1918… Fatigués par les cahots et les émotions, les délégués s'assoupirent. Ils allaient se réveiller dans la clairière de Rhetondes.

 

 

 

 

Chapitre Trois :

 

Dès le début de la réunion dans le wagon-salon du maréchal Foch, les délégués allemands entendent donc la lecture des conditions d'armistice exigées par les Alliés.

 

A vrai dire, ces conditions n'avaient pas été élaborées sans peine. Beaucoup de points avaient provoqué des discussions. Ainsi, Foch jugeait-il – et à juste titre – indispensable de tenir de larges tètes de pont sur la rive droite du Rhin. Or, le président Wilson et Lloyd George jugeaient cette cause « superflue » et « vexatoire ». Les Anglais s’intéressaient surtout à la livraison de tous les sous-marins allemands et de la plus grande partie de la flotte de surface. Et Foch se demandait si ce point n'allait pas pousser l'ennemi à continuer la guerre. Certes, il était prêt à reprendre ses offensives, mais il considérait que si certaines conditions étaient acceptées, son devoir était d’arrêter les effusions de sang.

 

A ces divergences de vues entre Alliés, s'ajoutaient certaines difficultés entre Français. Les rapports entre Clemenceau et Foch étaient souvent assez raides. On sait d'autre part, l'antipathie régnant entre le « Tigre » et Poincaré, le premier affectant de tenir le second pour quantité négligeable.

 

Naturellement, mes délégués allemands ignorent tout de ces divergences lorsque le 8 Novembre au matin, le général Weygand leur lit les conditions d'armistice. Celles-ci peuvent être ainsi résumées : évacuation des territoires envahis et de l'Alsace-Lorraine, rapatriement des habitants déportés ainsi que des prisonniers de guerre – sans réciprocité -, abandon par les armées allemandes de 500 000 canons, 30 000 mitrailleuses, 3000 minenwerfers, 2000 avions ; livraison de 10 000 camions, 5000 locomotives, 150 000 wagons ; réparation des dommages de guerre ; occupation par les Alliés de la rive gauche du Rhin et, sur la rive droite, de trois tètes de pont autour de Mayence, Coblence, et Cologne ; entretien des troupes d'occupation aux frais des Allemands ; livraison de tous les sous-marins et d'un certain nombre de bateaux de guerre.

 

Trois jours seulement sont accordés au gouvernement allemand pour accepter ces clauses. Arrêt des combats six heures après l'échange des signatures.

 

Les délégués ont écouté sans mot dire la lecture de cet ultimatum. Erzberger est devenu blême. Le général von Winterfeld semble bouleversé. De jeunes officiers sont au bord des larmes. Dominant son émotion, Erzberger prend la parole. Au nom de son gouvernement, il demande la cessation immédiate du feu. Il invoque deux arguments : la difficulté pour des messages de passer les lignes si les tirs continuent, le défaitisme des troupes allemandes et le risque de voir contaminées par la propagande communiste au cas où la guerre se prolongerait : « Continuer la lutte, c'est à coup sûr la progression du bolchevisme », s'écrie-t-il. « Seul l’arrêt immédiat des attaques alliées permettrait de rétablir la discipline dans les armées allemandes et, avec l'ordre retrouvé, de sauver le pays. ».

 

Mais Foch demeure inflexible. Les Alliés se sont mis d'accord et il ne peut être changé la décision prise en commun. Le feu cessera six heures après la signature de l'armistice : « Il est impossible d’arrêter les opérations militaires tant que a délégation allemande n'a pas accepté les conditions qui sont la conséquence mème de ces opérations. », explique-t-il. « Quant à l'état révolutionnaire que vous signalez, au bolchevisme et à la situation des troupes, c'est une maladie de vaincus que vous avez là. Ce n'est pas une maladie de vainqueurs. ».

 

Sur la demande d'Erzberger, il permet cependant aux Allemands de discuter de certains points de détail, avec le général Weygand pour les problèmes d'ordre militaire et avec le contre-amiral Hope pour les questions relatives aux affaires maritimes.

 

Les délégués ayant discuté entre eux, ont demandé deux autorisations : télégraphier par radio à Berlin et, d'autre part, envoyer un message à Spa pour faire connaître au G.Q.G. les conditions d'armistice. Les deux propositions sont acceptées. Le télégramme est aussitôt expédié au gouvernement allemand. Pendant ce temps, ordres sont donnés dans les lignes de laisser passer l'envoyé de la délégation, le capitaine von Helldorff. Celui-ci va prendre aussitôt la route. Il passera par la Capelle-Fourmies-Trelon. M. Moracchini, l'officier chargé des petits problèmes matériels concernant la présence des délégués à Rethondes, a préparé pour von Helldorff un déjeuner froid à emporter dans un panier. Mais les voitures qui devaient l'emmener ont du retard : il va lui falloir attendre une heure. M. Moracchini propose donc au capitaine un déjeuner chaud dans son wagon-restaurant.

 

 

 

 

Chapitre Quatre :

 

Vers treize heures, les voitures arrivent enfin, avec M. de Bourbon-Busset, chargé de conduire à travers les lignes françaises l'émissaire allemand. Après la Capelle, Bourbon-Busset est averti que malgré la suspension d'armes demandée dans le secteur, les Allemands continuent de tirer. Les ordres ont dû être mal transmis. Les carrefours sont particulièrement dangereux. Ni la sonnerie des clairons du chasseur Roux ni les drapeaux blancs agités en l'air ne font cesser le feu. Après plusieurs vains essais, les voyageurs retournent à Buironfosse.

 

De nouveau, un message par radio est envoyé à Spa pour obtenir la cessation du tir. Vers minuit, le petit groupe repart. Il arrive sans encombre à Rocquigny, mais à la sortie du bourg on s'aperçoit que le pont sur la petite Helpe est rompu. Il faut prendre une autre route. Une autre tentative de passage par Wignehies aboutit à une constatation analogue. Impossible de trouver un pont intact. On n'a plus qu'à regagner Buironfosse, d'où Bourbon-Busset doit repartir tandis que Helldorff essaie sur une banquette de trouver un peu de repos.

 

Pour les Allemands, chaque heure perdue aggrave la situation. Foch, prévenu des incidents, alerte le général Debeney. Celui-ci charge le capitaine Le Lay de piloter Helldorff à travers les lignes. De nouveau, on repart en direction de Wignehies, mais aucun pont n'a pu être rétabli. Une autre solution dès lors : l'avion. De Rhetondes, Winterfeld fait télégraphier à Spa pour qu'un appareil puisse passer sans être abattu ; un accord est établi. L'avion décollera du terrain de Crépilly. Il s'agit maintenant de prévenir les intéressés. Mais c'est trop tard, les deux voitures ont réussi à passer la petite Helpe, portées à bout de bras par des militaires de bonne volonté, à un endroit où la rivière semble moins profonde. Quelques heures plus tard, exactement à 14h20, le capitaine von Helldorff atteint enfin les lignes allemandes. Il arrivera à Spa à la fin mème de ce 9 Novembre.

 

 

 

 

Chapitre Cinq :

 

Tandis que ces péripéties se déroulent sur le front, à Rethondes, les délégués tentent vainement d'obtenir du général Weygand et de l'amiral Hope quelques améliorations des conditions d'armistice. Leurs grands arguments sont la menace de la contagion bolchevique gagnant l'Occident, et le besoin urgent de ravitailler la population allemande affamée. Mais Weygand et Hope ont pour mission non de discuter mais d'élucider, le cas échéant, les points qui pourraient demeurer obscurs.

 

Pour se détendre, les délégués vont de temps à autre faire quelques pas dans la clairière, sous l’œil discret des sentinelles. L'heure des repas annonce également pour eux des moments de repos. Les menus qu'on leur offre sont du reste soignés.

 

Naturellement, les délégués transmettent des nouvelles venues d'Allemagne. Celles-ci arrivent par bribes. ¨Partout, la révolution gronde. Hindenburg et Groener – successeur de Ludendorff – ont annoncé à Guillaume II qu'aucun espoir ne pouvait être conservé, ni sur le plan militaire ni sur le plan politique. La dynastie ne peut être sauvée. Le 9 Novembre, le « Seigneur de la Guerre » décide en effet de s'effacer. Il n'est plus, désormais, empereur d'Allemagne, ni mème roi de Prusse. Il n'est qu'un fugitif qui, le lendemain, réussit à passer la frontière de Hollande, où la reine accepte de lui donner asile, ainsi qu'au Kronprinz. A Berlin, la République est proclamée. Max de Bade cède le pouvoir au chef des socialistes indépendants, Ebert, qui va gouverner avec un conseil des « commissaires du peuple ».

 

Les Alliés s'inquiètent, eux aussi, de la situation. Le nouveau gouvernement allemand est-il stable ? Les délégués de Rhetondes seront-ils habilités à signer ? Pour parer à toute éventualité, Foch et Pétain ont mis sur pied une grande offensive pour le 14 Novembre sur la Lorraine. Mangin, toujours bouillonnant, est prêt à partir à l'assaut. Le maréchal est, du reste, sans cesse en relation avec Clemenceau qui partage toutes se préoccupations.

 

Le dimanche 10 Novembre s'annonce comme une journée lugubre pour les plénipotentiaires. Ils ignorent si les partisans de l'ordre ont réussi à l'emporter en Allemagne, et si le régime en gestation pourra échapper à l'emprise bolchevique. Ils voient d'autre part les heures tourner sans savoir s'ils pourront signer le « diktat » allié.

 

Le maréchal Foch et le général Weygand ont été assister à la messe en l'église de Rhetondes. Erzberger, catholique lui aussi, formule également le vœu de se rendre à l'office dominical. Mais sa demande arrive trop tard, l'heure est passée. L'après-midi se traîne, désespérément lent pour les Allemands. A Spa, on voudrait envoyer une seconde délégation en renfort de la première. Mais à quoi bon ? Ces nouveaux émissaires arriveraient trop tard. Vers 18h30, une note du général Weygand rappelle en effet, de la part de Foch, aux plénipotentiaires de Rhetondes que les délais accordés pour la conclusion de l'armistice seront révolus le lendemain à onze heures.

 

A la fin de l'après-midi, deux messages par radio parviennent enfin au G.Q.G. allemand. Les délégués ont besoin de quelques heures pour les étudier. Une fois de plus, ils sont priés d'obtenir de Foch un certain nombre de concessions. Cependant, mème en cas d'échec, ils sont autorisés à signer. Les textes portent le numéro 3084. Il a été entendu d'avance que ce chiffre servirait à authentifier la dépêche. En revanche, un des télégrammes se termine par les mots « Reichskanzler Schluss », ce qui intrigue l'interprète Laperche.

 

« Schluss serait-il le nom du nouveau chancelier ? », demande t-il. « Ni l'état-major allié ni le gouvernement français ne connaissent ce monsieur ». « Schluss n'est nullement un patronyme. », explique Erzberger. « Ce mot signifie simplement « point final ». Il est probable que ce sera, en effet, le point final pour le chancelier. », ajoute-t-il avec un sourire amer.

 

Les Allemands sont retournés dans leur wagon-restaurant Napoléon III. Tandis qu'ils continuent à discuter de leurs problèmes, une nouvelle dépêche arrive, en clair, signée Hindenburg. Elle n'influera pas sur les destinées allemandes. A deux heures du matin, Erzberger fait dire à Foch qu'il est prèt à le rejoindre dans son wagon-salon.

 

 

 

 

Chapitre Six :

 

La dernière séance historique va commencer. Elle durera trois heures. Les Allemands vont discuter encore phrase par phrase chaque paragraphe, et recevront parfois des réponses pénibles. Ainsi, Erzberger se plaint de ce que les Alliés veulent maintenir le blocus et affamer les femmes et les enfants allemands : « Ce n'est, dit-il « point fair » ». « Comment, point fair, s'écrie l'amiral Wemyss. Souvenez-vous que vous avez coulé nos bateaux sans distinction. ».

 

Finalement, les Allemands obtiendront quelques petites concessions, en particulier une diminution du nombre des mitrailleuses, des avions, et des camions à livrer. En outre, il est stipulé que les Alliés envisageront de ravitailler la population pendant l'armistice dont la durée est fixée à trente-six jours, avec possibilité de prolongation.

 

Quand tout est terminé, il est 5h05. Le maréchal Foch décide de reculer l'heure conventionnelle de cinq minutes, de façon que le cessez-le feu soit effectif à 11 heures juste, soit six heures après l'échange des signatures. Foch signe en premier, suivi par l'amiral Wemyss. Les quatre Allemands paraissent terriblement émus. Lorsque l'encre est sèche, Erzberger demande à prendre encore une fois la parole. Debout devant la table, il lit à haute voix en allemand un texte préparé à l'avance protestant contre les clauses de l'armistice :

 

« Les plénipotentiaires considèrent comme leur devoir d'insister sur ce point que l’exécution de ce traité peut précipiter le peuple allemand dans l'anarchie et la famine. », dit-il notamment. « D'après les discussions qui ont amené l'armistice, nous pouvions espérer des conditions qui, tout en assurant à notre adversaire pleine et entière sécurité militaire, auraient mis fin aux souffrances des non-combattants... ». Et en conclusion, il ajoute : « Le peuple allemand qui, pendant cinquante mois a venu tète à un monde d'ennemis, gardera, en dépit de toute violence, sa liberté et son unité. Un peuple de soixante-dix millions d'hommes souffre, mais il ne meurt pas. ».

 

Foch a écouté en silence. « Fort bien. », dit-il brièvement. Puis, il se lève et s'en va. Les deux délégations se quittent sans se serrer la main.

 

Foch part aussitôt pour Paris porter le texte à Clemenceau. Quant aux plénipotentiaires, ils quitteront Rhetondes à 11h30. A cette heure, le cessez-le-feu sera un fait accompli. Avant de partir, le comte Oberndorff demandera à Weygand, en raison de sa courtoisie, de faire son possible pour obtenir des Alliés une amélioration du ravitaillement de l'Allemagne :

 

« La courtoisie est un devoir, mais je me refuse à transmettre votre demande. », répond Weygand. « Les conditions dans lesquelles l'Allemagne a déclaré la guerre, la façon trop inhumaine dont elle l'a conduite, ne permettent pas qu'il y soit donné suite. ».

 

En Allemagne, les populations vont réagir, de façon souvent très variée devant l'annonce des événements. Selon les tempéraments, les uns seront soulagés de voir la tuerie terminée ; les autres indignés de la capitulation. A l’hôpital de Pasewalk, les blessés allemands apprennent avec une émotion profonde, par l’aumônier du lieu, la nouvelle de la défaite. L'un d'eux, gazé près d'Ypres, serre les dents et s'enfonce dans son désespoir. Ce jeune caporal du 16e régiment d'infanterie bavaroise n'oubliera pas cette journée. Il s'appelle Adolf Hitler...

 

 

Dominique Capo