7Aujourd'hui est un jour un peu particulier pour moi. Nous sommes le 10 Janvier, et il y a tout juste trente-neuf ans - le 10 Janvier 1980 - naissait mon petit frère Aymeric. Il décédait le 25 juillet 1998 à l'age de dix-huit ans dans un accident de voiture à moins de cinq kilomètres du domicile de l'époque de mes parents.

 
Aymeric avait accompli l'un de ses rêves les plus chers : le 12 Juillet précédent, il avait vu l'équipe de France gagner la coupe du monde de football face au Brésil. Aymeric débutait à peine sa vie d'adulte. Il venait à peine de commencer à travailler ; son premier job. Il avait une myriade d'amis qui venait fréquemment partager des moments de jeux -vidéos souvent - ; il avait des copines et parfois des petites amies temporaires. Il ne pensait pas encore à l'amour. Il imaginait certainement qu'il avait encore tout le temps pour y songer.
 
Mais, avant tout, Aymeric était mon petit frère. Ma complicité avec lui était très forte, unique, essentielle. Dans ma famille, à l'époque, il était le seul qui me comprenait et qui me voyait réellement. Nous passions de longs moments ensemble à discuter, à regarder des films, à jouer à des jeux vidéos, etc. Il se confiait à moi, comme je me confiait à lui, dans une période de ma vie que j'intitule encore aujourd'hui "mes années noires" - 1990 - 2003. Aymeric me soutenait et m'encourageait dans mes choix de vie.
 
Il m'admirait - le seul, alors, parmi mes proches pour mes talents d'écrivain et de conteur d'histoires. Je rédigeais, en ce temps là, beaucoup de scénarios de jeux de rôles, et il en était fier alors que les autres membres de ma famille voyaient cela comme un simple divertissement qui ne menait à rien. Je suis sûr qu'aujourd'hui, s'il me regarde de là où il est - et même si je ne suis pas croyant -, il est heureux de constater que j'ai réussi à faire mon métier.
 
Aymeric était encore le seul qui discernait déjà mon extrême sensibilité, mes fragilités, quand tout le monde s'indignait devant mes difficultés à faire face aux épreuves liées à mon chemin de vie, à mon état d'handicapé, à ma solitude chronique - notamment vis-à-vis des femmes dont je cherchais à conquérir le cœur -. Il était le seul à me consoler, à être à mes cotés en toutes circonstances, à me défendre contre les mots destinés à me faire réagir, de mon entourage. Il avait compris que j'avais surtout besoin de tendresse, d'écoute, de compassion, de présence.
 
Quand Aymeric est mort dans ce stupide accident de voiture - ils y étaient cinq, et ses compagnons n'ont été que plus ou moins légèrement blessés -, j'ai cru que l'on m'avait arraché le cœur. Il était la seule personne à laquelle je pouvais m'ouvrir entièrement sans être jugé, condamné, malmené, effrayé, blessé, etc.
 
Et il était parti. Il m'avait laissé derrière lui. Dieu, que j'aurai aimé prendre sa place. Que j'aurai aimé lui donner ma vie pour qu'il puisse ressusciter, être heureux, mener une existence riche, diverse, pleine d'amour, d'amis, de rires, de joie, et de bonheur. Que j'aurai aimé le remplacer dans la tombe pour qu'il vive pleinement sa vie, qu'il puisse fonder une famille, avoir des enfants, perpétuer ce qu'il a été ; plutôt que moi, qui suis un handicapé, intellectuel, écrivain, à l’extrême sensibilité et fragilité, le plus souvent seul et écorché vif. Lui aurait eu une vie beaucoup plus intéressante, et entourée de ceux et celles qu'il aurait aimé et qui l'auraient aimé. J'en suis convaincu...
 
J'aurai voulu le veiller au funérarium, les jours précédent son enterrement, quitte à ne pas dormir, à ne pas manger. Mais je n'en n'ai pas eu le droit. Aujourd'hui encore, c'est un moment ancré au fond de ma mémoire que je regrette de ne pas avoir eu le droit de partager avec lui. Sur sa tombe, j'ai ensuite pleure comme je n'ai jamais pleuré auparavant, et comme je n'ai plus jamais pleuré depuis. Chaque seconde de cet épisode est gravé en moi à tout jamais.
 
Il a laissé en moi un vide, une absence, un gouffre, que je n'ai jamais pu véritablement combler depuis. Seules deux personnes - sans compter ma maman, évidemment -, ont réussi à remplir cet espace depuis - Vanessa ; je ne souhaite pas m'étendre à son propos car c'est éminemment personnel et je ne veux rien dévoiler à son sujet ; et ma sœur de cœur, Noucky -. Elles seules me font retrouver un peu d'Aymeric et de la relation que j'avais avec lui.
 
La seule chose que je suis capable d'accomplir, depuis, c'est faire de mon mieux pour mener une existence la plus heureuse, la plus épanouie, possible. Je sais que c'est ce qu'il aurait voulu de toutes ses forces pour moi. Je sais aussi que s'il était vivant, il aurait été, il serait avec moi, à chacune des épreuves que j'ai dû, que je dois affronter. Car, je sais encore qu'il aurait souhaité mon bonheur, qu'il aurait souhaité que je réussisse dans mon itinéraire d'intellectuel, d'écrivain, et d'historien. Je sais qu'il aurait voulu que je sois entouré, aimé, apprécié, par les personnes qui me sont chères, et pour lesquelles je compte.
 
Je sais qu'il aurait voulu que ma voix porte loin, que mes réflexions sur le monde, la civilisation, l'humanité, le religion, l'avenir de notre espèce - dont il a vu les premiers traits se dessiner - soient respectés, honorés. Car, il en avait aperçu les balbutiements, l'éclosion, à une époque où tous autour de moi m'adjuraient de me couler dans le moule de la normalité. Pour ce dernier point, échec complet, brutal, violent, partiellement source de repli sur moi, s'il en est.
 
Oui, Aymeric, s'il avait aussi ses défauts, sa personnalité, ses fêlures, ses détresses parfois, était tout cela pour moi. Et bien davantage encore. Alors en ce jour anniversaire, par ces mots, au travers de ce texte, je lui rend hommage à ma façon. Car il me manque tellement...