Z1Madame, Monsieur

Je me nomme Dominique Capo. Je suis le compagnon de Vanessa Ruiz. Et je vous écris ce courrier pour vous expliquer ce à quoi, aujourd’hui, ma compagne et moi sommes confrontés.

Nous bénéficions des services de l’ADMR depuis 2012. En effet, nous sommes tous deux handicapés et malades, fragiles et la vie nous ayant énormément malmenés depuis notre enfance : ma compagne Vanessa a une atrophie du cervelet, et est atteinte de la sclérose en plaques. Moi, je suis atteint de la maladie de Sturge-Weber, j’ai une hémiplégie partielle du coté droit de mon corps, suis sujet parfois à des crises de convulsions. Surtout lorsque je suis en état d’anxiété, de stress, d’angoisse, etc.

Nous sommes en couple depuis une quinzaine d’années (Dieu, que le temps passe vite !!!). Du fait de notre parcours personnel difficile par de nombreux aspects, nous sommes un couple très fusionnel. Nous nous soutenons mutuellement continuellement. Nous sommes très protecteurs l’un envers l’autre, très attentionné, très à l’écoute des besoins et des attentes de l’un et l’autre. Beaucoup de dialogue, de tendresse, de partage. Très fragiles également, nous avons trouvé notre équilibre dans la manière dont fonctionne notre couple.

Rien n’est parfait, bien entendu. Je suis émotionnellement fragile, extrêmement sensible. Vanessa a des moments difficiles du fait de sa sclérose en plaques. Mais tous les soins utiles et nécessaires lui sont attribués, et sa maladie est stabilisée. Elle est suivie par un kinésithérapeute deux fois par semaines. Une curatrice – contre sa volonté à l’origine –, Madame Lecarpentier, lui a été attribuée, et elle suit son dossier à chaque fois que nécessaire. C’est-à-dire rarement puisqu’elle n’a besoin de ses services qu’exceptionnellement. Par ailleurs, comme c’est moi qui gère le quotidien dans notre foyer afin de lui ôter tout soucis, Madame Lecarpentier a davantage à faire avec moi, son compagnon, qu’avec elle directement. Nous avons également rendez-vous avec son neurologue tous les six mois, afin de surveiller l’évolution de son état de santé. Notre médecin traitant est présent, au cas échéant. Vanessa étant « en froid » avec sa famille, la mienne l’entoure, prend soin d’elle, la rend heureuse, épanouie. Chacun et chacune fait donc tout au mieux pour elle.   

L’aide-ménagère qui nous été attribuée depuis cette époque, et renouvelée plusieurs fois, Madame Nadine Jean est compétente, professionnelle, sérieuse, gentille, à l’écoute. Toutes les qualités nécessaires et utiles dans le cadre de ses fonctions auprès de nous. Elle prend en compte le fait que nous sommes en couple, et que même si, à l’origine, cette demande d’aide-ménagère a été attribuée à Vanessa, les besoins et les nécessités qui l’amènent à s’occuper trois fois par semaine de l’entretien de notre domicile, est en fait pour nous deux. Elle tient autant compte des tâches spécifiques à Vanessa, que les tâches qui peuvent me soulager, du fait de mon handicap. Elle connaît notre mode de fonctionnement, que ce soit celui de notre couple, ou celui qui est propre à chacun de nous. Elle connaît nos spécificités, l’équilibre qui est le notre au sein de notre couple. Elle l’accepte, s’y adapte, prend en compte ce qui nous caractérise ; et en particulier la relation fusionnelle que nous avons l’un avec l’autre, Vanessa et moi.

Car, je tiens à le souligner, cette relation fusionnelle est ce qui nous permet d’endurer les épreuves, les difficultés, les affres de la vie, qui ont maintes fois bouleversé notre existence. Sans elle, l’un comme l’autre sommes perdus, anéantis, affectés, blessés, à un point qui nous touche en profondeur, et avec des dégâts dévastateurs dans la façon dont nous affrontons tout ce qui est à même d’ébranler notre vie dans tous les domaines. Nadine l’a très bien compris, et n’a jamais bousculé tout ça. Nous l’en remercions d’ailleurs vivement, et lui en sommes très reconnaissants.

Venons-en à la raison pour laquelle je vous écris cette lettre assez détaillée, j’e conviens : évidemment, du fait de notre situation, nous n’avons pas de permis de conduire. Notamment parce que les médicaments que je prends quotidiennement, ainsi que la sclérose en plaques de Vanessa, amoindrissent notre vigilance. Il est donc hors de question que nous usions d’une voiture pour nous déplacer.

La plupart de nos achats, nous les effectuons par Internet. En ce qui concerne nos courses alimentaires, nous les faisons sur le site Intermarché Drive, que nous payons en ligne. Et Nadine, régulièrement, va nous les chercher, et m’aide à les ranger. Pour moi, c’est le jour le plus épuisant. Nous en faisons de même pour nos vêtements, nos loisirs, etc. Le docteur vient à notre domicile quand nous en avons besoin. Le pharmacien, pour nous amener nos renouvellements de médicaments, également. Quand nous avons des rendez-vous extérieur, c’est en taxi-ambulance que nous nous y rendons.

Pour ma part, étant une personne plutôt casanière, tout ceci me convient parfaitement. J’ai beaucoup voyagé dans ma jeunesse. J’ai arpenté les quatre coins de la France. J’ai longtemps habité Paris, donc, les transports en commun étaient plus aisés à emprunter. J’ai vécu énormément de moments terribles, traumatisants, blessants, dans mon parcours personnel, professionnel, amical, amoureux. Aujourd’hui, je ne suis pas malheureux de ne plus beaucoup sortir de chez moi. Je compense en ayant beaucoup d’activités intérieures : je communique beaucoup via les réseaux sociaux. Je suis écrivain et historien. Donc, je passe des heures devant mon ordinateur, à écrire des textes sur différents sujets. Je jongle notamment entre des articles sur l’actualité, la philosophie, l’histoire, la littérature, et deux livres en préparation. L’un sur les origines idéologiques et ésotériques du Nazisme, l’autre sur les Chroniques de mon parcours personnel qui m’ont amené jusqu’à un passé assez récent. Je suis donc en permanence occupée.

Néanmoins, ma préoccupation essentielle est Vanessa. C’est pour cette raison, aussi, que j’ai choisi ce genre d’activité. Ainsi, je ne suis jamais loin d’elle, et je peux intervenir à tous moments si elle a besoin de moi en quoique ce soit. Comme elle perd parfois la mémoire, je suis là pour l’aider. Quand certaines activités sont difficiles pour elles, je suis présent pour lui porter assistance. 

Cependant, contrairement à moi, de temps en temps, Vanessa a besoin de sortir un peu pour se promener, par exemple. Par ailleurs, le fait qu’elle désire aller s’aérer me pousse aussi à sortir de mon refuge pour l’accompagner, et cela ne peut me faire que le plus grand mien.

C’est pour cette raison qu’il y a à peu près un an désormais, la curatrice de Vanessa, Madame Lecarpentier, et moi, avons entamé des démarches auprès de la MDPH de Cherbourg. Celles-ci avaient pour but que nous puissions avoir quelqu’un qui puisse emmener Vanessa de temps en temps se promener là où elle le désirait : faire des magasins, aller se promener sur un sentier forestier, au bord de la mer, effectuer quelques courses que nous n’achetons pas par internet.

L’attente a été longue, mais finalement, en Décembre dernier, elle a positivement abouti. Hélas, une fois encore, alors que la démarche était censée être rattachée à une demande de notre couple – que je puisse accompagner parfois Vanessa dans ces sorties était un point que nous avions souligné -, elle n’a été accordée qu’à Vanessa. Il est vrai que c’est via sa curatrice que nous l’avons effectuée, et par là même, comprise comme émanant uniquement de Vanessa.

Ce n’est pas la première fois, hélas, que de tels quiproquos se produisent. Il est fréquent que des demandes qui nous concernent tous deux soient uniquement accordées à Vanessa. La dernière en date est le renouvellement de la carte bancaire liée à notre compte joint. Celle-ci a été attribuée à Vanessa, et seulement à Vanessa. Parce que cette démarche est passée par la curatrice de Vanessa, alors que ça n’avait rien à voir avec le compte bancaire personnel de Vanessa, ou mon compte bancaire personnel. Il s’agissait de notre compte joint, que nous utilisons tous deux au quotidien pour nos dépenses journalières.

Mais tant pis. Comme je n’ai jamais fait de démarche pour moi-même, hors celle tous les dix ans concernant mon renouvellement de reconnaissance de travailleur handicapé, et donc de mon AAH, je suis toujours l’oublié des démarches concernant Vanessa. Ce qui est d’autant plus scandaleux que ces démarches faites pour Vanessa, c’est moi – parfois accompagné de sa curatrice, parfois sans, parce que nous n’avons pas besoin de son intervention – qui m’y emploie.

Non pas pour que j’en bénéficie, qui plus est. Mais pour qu’elle en bénéficie en priorité ; et ce, même si ça rejaillit forcément sur moi puisque je suis son compagnon. Nous sommes, de plus, pacsés depuis 2012. Cependant, systématiquement, si les différents services administratifs se préoccupent de Vanessa, ils ne supposent pas un instant que les décisions qu’ils prennent peuvent avoir des conséquences sur moi.

En tout état de cause, et c’est là où je veux enfin en venir, au mois de Janvier, une accompagnatrice a été attribuée à Vanessa. Celle-ci, Madame Catherine Colas, de l’ADMR de Valognes, s’est présentée à notre domicile. Le mardi, nous recevions un coup de téléphone de Brigitte Desplanques, la responsable de l’ADMR de Valognes. Elle nous a prévenu que cette Madame Colas viendrait chez nous pour faire faire un promenade à Vanessa, dès le lendemain.

Forcément, et Vanessa, et moi, avons aussitôt été stressé par cette précipitation, alors que nul nous avait prévenu disons quelques jours plus tôt afin que nous nous y préparions. Je dois avouer qu’autant Vanessa que moi avons été stressé jusqu’à son arrivée. Et si Vanessa le montrait moins, moi, je le ressentais fortement. Ceux et celles qui me connaissent bien et depuis longtemps vous diront qu’il ne faut pas grand-chose pour me bousculer, m’angoisser, faire monter en moi des bouffées d’anxiété.

Alors, que tout cela soit déterminé du jour au lendemain, n’a fait qu’amplifier ce phénomène.

Peu de temps auparavant, d’autres acteurs concernant la mise en place de cette démarche avaient pris contact avec nous, nous avaient rencontré. Une ergothérapeute était venue chez nous, et avait mis en place les dispositifs pour que Vanessa ait accès à un fauteuil roulant. Car quand elle se déplace chez nous, sur un ou deux mètres, elle parvient à marcher seule. Au-delà, un déambulateur lui est nécessaire. Elle y a trouvé son équilibre, il n’y a pas de soucis. L’appartement est adapté pour les personnes handicapées comme elle ou moi. Or, autant moi je peux marcher seul et librement dans la rue ou ailleurs, pour des durées assez courtes cependant – quand je suis fatigué, je finis par boiter, ou des crises de convulsions peuvent se déclencher -, autant Vanessa en est incapable. Elle a désormais besoin d’un fauteuil roulant pour se mouvoir en dehors de chez nous.

Madame Déog, qui est une assistante sociale du réseau SEP – sclérose en plaques – de la Manche, dont l’antenne est à Cherbourg, qui vient nous voir chez nous régulièrement pour suivre l’évolution de l’état de santé de Vanessa, est également intervenue dans ce cadre. Ce sont ces deux personnes qui nous ont prévenu, qu’une fois encore, cette démarche ne concernait que Vanessa. Et que ni moi ni elle, bien que ce soit à notre demande, n’avions le temps de nous y préparer.

Il était évident, dans ces conditions, que laisser Vanessa seule aux mains d’une personne que nous ne connaissions pas, allait décupler notre stress, et le mien en particulier.

Cette Catherine Colas, dépêchée par l’ADMR de Valognes, est arrivée à notre domicile vers 14h30, pour une sortie de 2h30. Alors qu’elle s’est présentée à nous, j’ai insisté pour que nous prenions un peu de temps afin de faire connaissance. Car Madame Colas était prête, sur l’instant, à emmener Vanessa se balader, sans autre explication de ses prérogatives, ou présentation de qui elle était, etc. Nous avons donc échangé durant 1h30. Nous lui avons détaillé « nos » besoins, « nos » attentes, « nos » désirs, concernant son intervention. Je lui ai fait part de mes particularités, notamment au niveau de mon anxiété, et du reste. Vanessa lui a spécifié qu’elle était « en froid » avec sa famille, avec laquelle elle ne voulait pas avoir de contacts actuellement. Vanessa comme moi, nous avons été très clairs sur « nos » attentes et « nos » besoins.

Je dois avouer que j’étais très stressé de voir partir Vanessa seule une heure avec Madame Volas, à l’issue de notre entretien. Il est extrêmement rare que Vanessa et moi soyons séparés. Je le répète, nous sommes fusionnels, très soudés. Je suis très – trop diront certains – protecteur, envers elle. Mais Vanessa, pour son équilibre personnel, a besoin de sentir qu’elle a une épaule sur laquelle elle peut compter en toutes circonstances. Il y va de son équilibre. Et je fait tout ce qu’il faut pour la rassurer, pour qu’elle soit la plus sereine, la plus apaisée possible. A mes propres dépends parfois.

Nous y avons chacun trouvé notre équilibre, notre bonheur, notre paix, notre sérénité. N’est-ce-pas là l’essentiel ? Je tiens également à souligner que c’est à chaque fois que quelqu’un est venu perturber cette équilibre, cette sérénité, cette tranquillité d’esprit du fait que nous nous complétons l’un l’autre, que nous nous sentons perdus, démunis, blessés. Que notre tension, notre stress, notre peur, se dévoilent pleinement. Vanessa par des larmes le plus souvent, moi par des états de panique qui ne durent que quelques instants, mais qui sont intenses.

C’est au retour de Vanessa et de Madame Colas que cette démarche auprès de l’ADMR s’est transformé en véritable enfer pour Vanessa et pour moi. Madame Colas nous a salué pour nous quitter. J’ai refermé la porte de chez nous. Vanessa m’indiquant qu’elle avait besoin d’aller aux toilettes, d’un ton pressant, d’une voix urgente, je lui ai dit de s’y rendre. Car avec sa maladie, Vanessa est incapable de se retenir. Si elle ne se rend pas immédiatement aux toilettes, elle se fait pipi dessus. C’est là l’une des particularité de la sclérose en plaques. Chose à laquelle je suis habituée. Donc, dès qu’elle m’informe qu’elle a envie d’aller aux toilettes, je lui dis avec empressement de s’y rendre. Pour moi, pour Vanessa, il n’y avait là rien de spécial, de choquant, ou autre.

Quelle surprise n’ai-je pas eu le lundi suivant de voir Madame Lecarpentier, la curatrice de Vanessa, venir nous rendre visite. Elle m’a expliqué qu’elle avait reçu un coup de fil de l’ADMR et de sa responsable Madame Desplanques, parce que Madame Colas lui avait signalé des éclats de voix venant de chez nous, après nous avoir quittés. Un point à souligner encore : il est vrai que les murs de ce genre d’immeuble n’étant pas très épais, les bruits faits par les uns et les autres des habitants de ses appartements, portent. Ils portent d’autant plus que c’est un lieu très calme, ou il y a très peu de bruit. Et que le moindre bruit, forcément, ne peut être qu’amplifié démesurément.

J’ai expliqué à Madame Lecarpentier que Vanessa et moi avions discuté un instant sur le palier de l’entrée de l’appartement, mais porte fermée. Nous nous étions dit que cette rencontre s’était plutôt bien déroulée. Que j’en étais heureux pour Vanessa. J’ai aussi demandé à Vanessa où Madame Colas l’avait emmenée, deux ou trois anecdotes du même genre. Ce que je n’ai pas dit à Madame Lecarpentier, c’est que lorsque Vanessa m’a dit qu’elle avait envie de faire pipi, je lui ai dit pressement d’aller aux toilettes.

Quand Madame Lecarpentier m’a avoué que Madame Colas avait rapporté à sa supérieure Madame Desplanques, qu’elle avait entendu des éclats de voix venant de notre appartement, j’ai été extrêmement stressé, et en colère. La mission de cette Madame Colas était alors terminée, et même s’il y avait eu, pour une raison ou une autre, des éclats de voix, ce n’était plus son problème. Imaginons même que Vanessa et moi nous serions « engueulés » pour une raison ou pour une autre, c’était notre souci. Il arrive parfois que ma voix porte quand je suis en état de stress. Ce n’est pas pour cette raison que nos voisins déboulent chez nous pour voir ce qu’il se passe. J’ai d’ailleurs prévenu les occupants de notre immeuble que s’ils entendaient des larmes ou des lamentations liées à mes crises d’anxiété, c’était moi qui était en état de détresse. Rien de plus.

Que cette Madame Colas se soit imaginée autre chose m’a blessé une première fois. Heureusement, en dialoguant avec Madame Lecarpentier, en expliquant les choses, tout a été rétabli, et la page a été immédiatement tournée. Comment aurais-je pu imaginer que la semaine suivante, la venue de Madame Colas allait nous projeter, Vanessa et moi, en enfer ?

Je ne pouvais pas ne pas parler avec elle de ces prétendus éclats de voix qu’elle avait entendu la semaine précédente, quand elle est arrivé à notre domicile. A l’instant de son arrivée, Vanessa sortait des toilettes, s’apprêtait à se préparer à s’habiller pour sortir. Dans ce cas, habituellement, je l’accompagne pour s’asseoir, je lui apporte ses chaussures, son blouson. Je prends soin d’elle, comme je le fais tous les jours. Dès lors, madame Colas m’a interdit de conduire Vanessa jusqu’à la chaise la plus proche. Elle m’a dit qu’elle était là, que « c’était son heure », et que je devais la laisser faire. D’un ton péremptoire, comme si, instantanément, je n’avais plus ma place aux cotés de ma compagne, comme si j’étais un intrus et que ma présence était désormais indésirable.

J’ai résisté, lui demandant en même temps des explications sur cette histoire d’éclats de voix qu’elle semblait avoir perçue la semaine précédente. Je dois avouer que j’étais dans un état de stress, d’angoisse, d’anxiété, de peur, comme je n’en n’avais pas connu depuis des années.           

J’ai voulu avancer avec Vanessa jusqu’à la chaise. Nous nous tenions mutuellement le bras pour que Vanessa ne tombe pas, puisqu’elle n’avait pas son déambulateur. Elle nous a barré la route, voulant à tout prix récupérer le bras de Vanessa. Maintenant le mien pour m’écarter, mon stress a encore monté. J’ai levé mon autre bras, dans un geste pour me défaire de son emprise et mettre de la distance entre elle et moi, en m’exclamant « Putain ». Non comme une insulte envers elle, mon bras non pour la toucher, mais justement pour m’en écarter. Dans le même temps, elle m’a dit qu’en ce qui concernait les éclats de voix, même à l’extérieur de chez nous, elle avait un droit de regard, qu’elle était la pour « contrôler ». Je lui ai souligné le mot, elle s’est alors reprise, disant, pour « voir si tout allait bien. Je lui ai répliqué qu’une fois en dehors de chez nous, sa mission était terminée, et que cela ne la regardait plus. Elle m’a dit que « si, ça la regardait ». Dans la foulée, elle m’a dit qu’elle avait été avec un homme violent pendant dix ans, et qu’elle savait reconnaître les hommes autoritaires et violents, et que, d’après elle, c’était le cas en ce qui me concernait.

Finalement, cette altercation s’est terminée là. Elle a téléphoné a sa supérieure, madame Desplanques, pour lui signifier que je l’empêchais de faire son travail. J’ai eu madame Desplanques au téléphone, lui disant que ce n’était pas parce que Madame Colas était présente a notre domicile, que je devais agir autrement que je le faisais habituellement avec Vanessa quand elle avait besoin de mon aide. Notamment en l’aidant à s’asseoir sur une chaise, en l’aidant a mettre ses chaussures et son blouson. Madame Desplanques m’a suggéré que, si la présence de Madame Colas était problématique, je n’avais qu’à m’enfermer dans mon bureau, le temps de sa présence auprès de Vanessa.

Aussitôt, je me suis senti éjecté de chez moi. J’ai eu l’impression que je n’existais plus, que je n’étais qu’un importun. Jamais, je dis bien jamais, je n’ai été violent de ma vie. Souvent, quand j’ai été jeune, on s’en est pris physiquement et moralement à moi. J’ai été moqué, abandonné, trahi, violenté, rejeté, malmené, détruit, torturé, blessé, de nombreuses manières différentes. Que l’on m’accuse de ce genre d’action, que je réprouve et condamne au plus haut point, alors que j’en ai été victime, a ouvert une douleur insupportable, indescriptible, insurmontable, en moi. J’ai cru que le ciel me tombait sur la tète. J’ai eu l’impression que l’on me renvoyait aux années les plus noires de mon existence. Me dire que je n’étais plus chez moi le temps de la présence de cette madame Colas m’a profondément ébranlé, meurtri.         

Je ne m’en suis toujours pas remis. Finalement, madame Colas est parti trois quart d’heure en balade avec Vanessa. Durant l’absence de Vanessa, je me suis effondré, en larmes. J’ai eu l’impression que tout mon univers s’effondrait autour de moi. J’ai essayé d’appeler à l’aide. D’abord, Madame Desplanques, pour poursuivre la conversation et lui expliquer que ce n’est pas de cette façon que je souhaitais que les choses se déroulent concernant les sorties de Vanessa. Déjà que l’on m’avait interdit de partager parfois des sorties avec elle parce qu’il n’y avait pas d’assurance me couvrant, si jamais je montais dans la voiture de Madame Colas. J’ai beau eu dire, sur les recommandations de ma sœur de cœur, que je pouvais prendre une assurance moi-même pour ce genre de circonstances, ça m’a été refusé net. Je n’ai pas réussi a joindre Madame Desplanques.

Anxieux, j’ai ensuite tenté de joindre Madame Déog, qui nous connaît bien. Elle n’était pas là. J’ai tout de même réussi a avoir au téléphone le secrétariat de l’ADMR de Saint-Malo. Je me suis effondré en larmes. J’étais désespéré, une part de moi anéanti. Peu après j’ai eu ma mère au téléphone, qui m’a ramassé a la petite cuillère, qui a tenté du mieux qu’elle a pu, de me consoler, de me réconforter, de m’apporter son soutien. Mais j’étais dans un état de délabrement tel qu’au retour de Vanessa et de Madame Colas, c’était comme si j’étais dans un nuage cotonneux. Je m’étais replié en moi-même.

Madame Colas est parti sans que je ne lui serre la main pour lui dire au revoir. C’est la première fois que j’ai ce genre de réaction. J’étais trop atteint, et trop profondément. A tel point que ma mère m’a retéléphoné le soir, pour savoir si tout allait bien. J’ai essayé de faire bonne figure, mais intérieurement, j’étais détruit par ce qui s’était produit l’après-midi même. Les accusations portées contre moi, les mots d’une violence inouïe, qui me renvoyaient a d’autres périodes de mon existence durant lesquelles j’avais été, là aussi, plusieurs fois anéanti. C’était trop. Je n’ai pas pu manger. J’avais la gorge trop nouée. Je me suis de plus en plus profondément replié en moi-même, tout au fond de mon esprit, là ou nul ne pouvait m’atteindre, me blesser. Durant la soirée, Vanessa a bien essayé de me secouer à plusieurs reprises. Rien n’y a fait. Pendant deux heures, je me suis coupé du monde. Une seule chose tournait en boucle dans ma tète : madame Colas et ce qu’elle m’avait fait endurer.

Heureusement, peu a peu, j’ai repris le dessus. Vers 22h, sans manger, Vanessa et moi sommes allés nous coucher. J’étais toujours plus ou moins dans mes pensées. Il m’a fallu encore un moment pour que j’en émerge, et que je puisse plus ou moins me concentrer sur le livre que j’étais en train de lire. Le lendemain et les jours suivants, le quotidien a lentement, mais progressivement et durement, repris ses droits. Heureusement que Vanessa a été là pour prendre soin de moi. Pour une fois, alors que d’habitude, c’est le contraire. Heureusement que ma sœur de cœur m’envoie chaque jour des sms amicaux. Heureusement qu’Olivier, un de mes rares amis de Paris, m’a téléphoné, pour prendre de mes nouvelles, sentant que quelque chose n’allait pas. Heureusement que nous avons reçu la visite d’une des tantes de Vanessa le samedi suivant. Heureusement que ma maman me contacte chaque jour par Skype.

Le mercredi suivant, jour de la venue – normalement – de Madame Colas -, le matin, Madame Desplanques nous a appelé, nous disant que celle-ci ne viendrait plus jusqu’à nouvel ordre. Qu’une suspension de la mesure était nécessaire afin que nous puissions retrouver, Vanessa et moi, calme, tranquillité, sérénité. Cette pause a été bienvenue. Le seul point positif de cette affaire est que les liens entre Vanessa se sont encore plus soudés qu’auparavant ; alors qu’ils sont déjà extrêmement solides. Nous sommes plus unis, plus fusionnels que jamais.

Au bout de trois semaines, j’ai recontacté l’ADMR. J’ai eu une collègue de Madame Desplanques au téléphone – celle-ci était absente -, lui expliquant que nous souhaitions remettre la mesure d’accompagnement de Vanessa dans ses sorties en route. Il n’y avait qu’une seule condition, pour que tout se passe avec les meilleures chances de réussite possible, c’est que Madame Colas soit remplacée. C’était d’autant plus nécessaire, et autant la volonté de Vanessa que la mienne, que le matin même, Vanessa m’a fait un aveu : lors de l’une de ses deux sorties avec Vanessa, de son propre chef, et sans demander quoi que ce soit à Vanessa, Madame Colas lui a suggéré que, lorsqu’elles en auraient le temps, celle-ci accompagne Vanessa chez ses parents. Madame Colas savait très bien, puisque Vanessa l’en avait informée, que Vanessa est en froid avec eux. D’après ce que Vanessa m’a raconté, elle a dit à Madame Colas qu’elle n’en n’avait pas le désir.

Je remarque tout de même que Madame Colas, en peu de temps, s’immisçait bien au-delà de ses prérogatives dans notre vie privée. Les faits que j’ai expliqué précédemment l’ont prouvé, si besoin était.

Lors de mon contact avec la collègue de Madame Desplanques, j’ai donc bien spécifié que ni moi ni Vanessa ne voulions revoir Madame Colas. Et que même si cela devait durer un mois pour lui trouver une remplaçante qui s’adapte à nos besoins, à nos spécificités, à nos fragilités, etc., cela ne nous posait pas de soucis. J’ai bien spécifié a cette collègue de Madame Desplanques qu’il était évident que ce qui été rattaché à Vanessa, les mesures prises pour elles, avaient forcément, fatalement, une conséquence sur moi. Forcément, étant son compagnon, et étant soudés comme nous le sommes. J’ai enfin spécifié que la mesure n’était nullement remise en cause, mais que c’était une question incompatibilité avec Madame Colas pour tout ce que j’ai détaillé ci-dessus.      

Or, qu’elle n’a pas été notre surprise, à Vanessa et à moi, dès le lendemain, de voir débarquer… Madame Colas. Sans que nous soyons prévenus en outre, de la date et de l’heure ou la mesure serait réactivée, et avec qui.

Je lui ai donc dit que si la mesure était de nouveau en place, nous étions convenus avec la collègue de Madame Desplanques que ce ne serait pas avec elle. Immédiatement, elle a téléphoné a Madame Desplanques, pour l’en informer. Une fois encore, c’est comme si le ciel me tombait sur la tète. Et cette fois-ci, sur la tète de Vanessa également, qui, cette fois, elle aussi, ne voulait plus entendre parler d’elle. Et Madame Desplanques de nous dire que c’était « Madame Colas ou rien ». J’ai beau eu lui dire que, lorsque notre aide-ménagère Nadine Jean est en vacances, l’ADMR lui trouve bien des remplaçantes. Madame Desplanques m’a dit que Madame Colas était spécialisée dans la prise en charge des personnes handicapées.

Or, ce n’est pas ça a laquelle notre demande auprès de la MDPH faisait référence. Nous désirions juste un accompagnant, de la même façon que Nadine nous accompagne parfois à Valognes lorsque nous devons, Vanessa et moi ensemble, nous rendre dans certains magasins. Ce n’est pas souvent, mais ça arrive.

Mais non, Madame Desplanques est restée ferme sur sa position : Madame Colas ou rien. Et donc ça a été rien. Et le soir, de nouveau, j’en ai été profondément affecté parce que je voulais tourner la page de cette malheureuse histoire. Je voulais seulement que Vanessa puisse sortir en ville avec une personne en qui, elle comme moi, puissions avoir confiance. Une personne qui ne soit pas un œil inquisiteur au fait de tous nos faits et gestes, à les scruter, avec des suspicions continuelles là ou il n’y en a pas. Tout ça uniquement parce que la personne voudra s’ingérer dans nos vies personnelles, dans notre vie de couple, dans notre vie de famille. Parce que cette personne voudra dicter nos comportements, remettre en causse notre équilibre personnel, de couple, parce qu’ils ne lui conviennent pas. Parce que cette personne, du fait qu’elle a vécu avec un homme autoritaire et violent par le passé, suspecte chaque homme qui protège, qui prend soin, qui est attentif, envers sa compagne, d’être autoritaire, voire davantage. Non, si c’est pour qu’on en arrive a de telles extimités, Madame Colas n’est pas la personne qu’il faut.

Mais ce qui n’empêche pas que nous désirons que la mesure pour faire sortir Vanessa en ville de temps en temps, soit activée. Et qu’elle le soit dans les meilleures conditions, et pour elle, et pour moi…

 

Dominique Capo