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S'il y a une chose dont je suis viscéralement persuadé, c'est que l'estime, le respect, et l'amitié éprouvés pour une ou plusieurs femmes laisse l'immense majorité d'entre elles indifférentes. Elles sont impitoyables, elles sont insensibles, elles sont glaciales, surtout lorsqu'elles sont particulièrement attirantes ou séduisantes ; surtout lorsqu'elles sont lumineuses et "paraissent humainement intéressantes".
 
Pour autant, cet aspect de leur personne que je rêve de découvrir et d'apprendre à connaitre et à apprécier est sans effets. Automatiquement, parce que je suis un homme, que parce qu'elles ont des milliers - davantage peut-être - d'admirateurs qui les encensent pour les attraits dont la nature les a généreusement pourvue, elles considèrent que je suis là pour les draguer. Elles supposent que si je les contacte, que si je désire échanger avec elles, que si je désire leur parler de vive voix ou les rencontrer autour d'un verre, c'est pour les séduire, voire les mettre dans mon lit. Comme s'il n'y avait pas d'autre alternative. Comme si le sexe était l'unique ambition de tout homme qui cherche à savoir qui elles sont au-delà des apparences.
 
Non seulement ça me rend malheureux, mais ça me blesse profondément. Depuis que je suis adolescent, cette réaction de leur part à mon égard m'a toujours meurtri physiquement et mentalement. Pire, ça m'a souvent et régulièrement fragilisé, condamné à me replier sur moi-même. Ces préjugés et ces à-priori ont plusieurs fois failli me rendre fou de douleur et de désespoir au point d'avoir attenté à ma vie en de multiples occasions.
 
Oui, je suis atteint d'une hémiplégie partielle du coté droit de mon corps. Oui, je suis victime de la maladie de Sturge-Weber ; une maladie orpheline qui touche un enfant sur cinquante-mille à sa naissance. Oui, j'ai un angiome facial externe et interne qui lui est lié, et qui provoque parfois chez moi des crises de convulsions passagères. Oui, je suis en coupe depuis seize ans avec une femme atteinte de la sclérose en plaques, et dont l'état de santé se dégrade lentement et inéluctablement. Oui, du fait de cette situation, je ne sors pratiquement plus de chez moi, ayant changé d'itinéraire personnel il y a longtemps pour me consacrer entièrement à ma vocation d'écrivain et d'historien. Oui, je n'ai pas de moyen de locomotion, mon parcours professionnel concernant un emploi "normal" a abouti un échec suivi d'un burn-out dont je ne me suis jamais vraiment remis. Oui, mon existence n'a été qu'une continuité d'épreuves, de souffrances, de difficultés, d'obstacles, liés au regard que la société et les gens ont porté sur moi.
 
Je me suis battu toute ma vie, j'ai bravé ce qu'il y a de pire en ce monde, j'ai dépensé des fortunes, j'ai cherché partout et par tous les moyens à ma disposition, pour enrayer cette fatalité. Tout ce que j'ai toujours souhaité, c'est d'approcher une ou plusieurs de ces femmes qui me captivaient - qui me captivent - par l'aura qui se dégage d'elles. Parce que partager une amitié, des centres d’intérêts, des discussions, des instants amicaux privilégiés, pour moi, c'est ça être heureux. Véritablement et fondamentalement. Ce but a toujours été celui que j'ai désiré atteindre, parce que c'est lui qui me permet de me débarrasser de mes peurs, de mes douleurs, de mes hantises ; de me sentir être un être humain comme les autres.
 
Pour quelqu'un que l'on toujours vu comme "à part", "différent", "anormal", à cause de sa tâche de vin, de son hémiplégie partielle, de sa maladie, c'est essentiel. Pour quelqu'un d'intellectuel parce que c'est grâce aux livres, aux connaissances, à l'écriture, aux choses de l'esprit, qu'il a réussi à survivre à cette mise à l'écart permanente et systématique, c'est une question d'estime de soi. Suis-je assez respectable, honorable, apte à être considéré par une ou des femmes que j'admire, que j'estime, de qui je rêve d'être l'ami - et uniquement l'ami -, pour que ces femmes m'acceptent dans leur entourage ; m'acceptent avec mes différences ; m'acceptent tel que je suis véritablement ?
 
Les rares fois où j'ai eu cette chance, ce privilège, oui, à ces moments là, fugitivement, j'ai été heureux, épanoui, et serein ; en paix avec moi-mème. Oui, ces moments ont marqué ma vie à tout jamais. Oui, ces moments m'ont donné la force de renverser les obstacles qui se dressaient devant ; m'ont donné l'envie de me dépasser, de surmonter les épreuves et les difficultés qui émaillaient mon itinéraire de vie. Malheureusement, parce que la vie est ainsi faite que nos chemins ont dû se séparer - travail, famille, etc. -, ça n'a jamais duré. Et je suis alors retombé dans l'obscurité et le silence, dans la souffrance, la peur, et le désespoir.
 
Qui peut comprendre ça, lorsqu'on ne nait pas "différent" ? Qui peut comprendre à quel point c'est dur, c'est épuisant, c'est source de tourments et de fragilités émotionnelles, de ne pas pouvoir approcher les personnes avec lesquelles vous désirez être amicalement, sans que ce ne soit une source de vulnérabilité et de désarroi. Oui, quand on est "normal", ce que l'on nomme "les rapports humains", est quelque chose de simple, de facile, de naturel, d'instinctif.
 
Quand on est "différent", c'est un véritable parcours du combattant, c'est à l'origine de déchirements - on ne veut pas gêner ou embêter la personne dont ont tente de tirer l'attention. C'est à l'origine de mal être : comment faire pour attirer son attention sans l'indisposer ? Comment lui montrer que mes intentions sont sincères, honnêtes, et sans aucune arrière-pensée ? Comment ne pas être maladroit, mal à l'aise, timide ? Comment lui faire comprendre que, même si elle est en couple, mariée, avec un ou des enfants, ça ne me gène pas ? Qu'au contraire, elle peut leur parler de moi et de l'amitié que j'ai pour elle ; et ceci notamment pour ôter toute ambiguïté sur mes intentions ? Comment faire pour qu'elle ne focalise pas que sur mon apparence "ingrate" je le sais ? Pour qu'elle envie de connaitre qui je suis en réalité ? Et alors, me permettre d'être heureux, d'être épanoui, d'être en paix avec moi-même ?
 
Mais non, ces femmes sont dénuées d'empathie. Tous les prétextes et tous les subterfuges - parfois grossiers et visibles comme le nez au milieu du visage - sont les bienvenus pour repousser la main que je leur tends. Pour me repousser, et par là même, m'humilier, me détruire un peu plus que je ne le suis déjà. Elles alimentent ainsi mes peurs, les violences morales dont je suis victime depuis mon enfance. Elles me renvoient aux moqueries, aux rejets, aux isolements, aux traitrises, aux traumatismes qui ont émaillé mon itinéraire de vie. Elles me condamnent à la solitude, alors que j'aimerai tant en sortir en accomplissant cette aventure humaine et amicale qui pourrait tout changer.
 
Mais non, je serai l'éternel sacrifié, l’éternelle victime expiatoire permettant aux uns et autres de se donner bonne conscience en favorisant l'entre-soi. En mettant en exergue leur superficialité, leur vanité, leur orgueil parce que le destin les a privilégié. Parce que leur corps est attirant et séduisant, et qu'ils se croient supérieurs aux gens comme moi pour cette raison. En oubliant qu'un accident est vite arrivé, et que du jour au lendemain, leur beauté peut s'effacer, qu'ils peuvent être atteint d'une maladie ou d'un handicap. Et qu'à ce moment-là, ils se rendront compte que les faux amis ou les relations superficielles dont ils sont si fiers, se détourneront d'eux. Et que seuls resteront ceux et celles qui les apprécient pour ce qu'ils sont au-delà des apparences.
 
Oui, apprécier au-delà des apparences, cette barrière infranchissable que je désire franchir en les connaissant davantage, en discutant avec ces femmes qui m'attirent, mais que je veux découvrir au-delà de la plastique admirable et admirée dont elles sont le réceptacle. Cette barrière infranchissable que notre modèle de société rend de plus en plus infranchissable. Cette barrière infranchissable qui pousse à s'isoler les personnes comme moi, à force d'être moquées, humiliées, rabaissées, exilées, parce qu'elles ne correspondent pas aux normes en vigueur. Et qui incite à l'indifférence, à l'impassibilité, à l'insensibilité, et aux préjugés...
 
Voila ce à quoi me condamne votre comportement à mon encontre, mesdames et mesdemoiselles auxquelles je tends la main sans vous rendre compte des conséquences de votre refus de la prendre en toute amitié afin que nous fassions en tout bien tout honneur un bout de chemin ensemble...
 
Dominique Capo