De Deiteus Mythica, le Mythe des Demi-Dieux : Pages 1059 - 1062
France, première moitié du XVIIème siècle :
Le 22 Mars 1594, Henri de Navarre entre à Paris. Sacré roi un mois plus tôt, il ceint une couronne pour laquelle il s’est battu pendant des années, et a changé de religion : dans une France où « papistes » et « huguenots » s’entredéchirent depuis plus de trois décennies, Henri IV, le Béarnais protestant, se fait catholique pour monter sur le trône.
Dès lors, Henri IV s’attache d’abord à obtenir la soumission à son autorité les principaux chefs de la ligue : le duc de Mayenne se rallie le premier, suivi par le duc d’Epernon et le duc de Mercœur. Quant aux Guises, ils deviennent un des plus fermes soutiens du trône.
Une fois au pouvoir, le roi s’emploie à repousser les Espagnols qui, appelés par les Ligueurs, occupent le Nord de la france. La lutte dure encore trois ans et se termine par la prise d’Amiens en 1597. En 1598, l’Espagne rend toutes ses conquêtes françaises.
Mais les guerres religieuses ne sont pas terminées. Les catholiques ne sont nullement prêts à reconnaître la liberté de culte aux protestants. Quant à ces derniers – environ un million d’âmes -, ils hésitent à conserver leur confiance à un roi qui a abjuré. De 1594 à 1597, ils s’organisent en provinces gérées par des assemblées annuelles et proclament leur union avec les Eglises des Pays-Bas. Dans ces circonstances, donner un statut aux Eglises protestantes est une tâche difficile. Henri IV s’attelle à un nouveau texte : c’est l’Edit de Nantes, promulgué en Avril 1598.
Mais les négociations sont laborieuses. Il faut les qualités personnelles du roi, ses succès militaires, son autorité, sa fidélité à ses anciens coreligionnaires, et aussi la modération des prélats, pour venir à bout des résistances.
L’Edit de Nantes est constitué d’une déclaration solennelle et d’articles « secrets », pour ne pas aviver les animosités. La liberté de conscience est affirmée et l’exercice du culte admis, mais avec des restrictions. Autorisé partout où il existe de fait, ainsi que dans deux localités par bailliage ou sénéchaussée, il reste interdit à Paris et dans certaines villes épiscopales, où il est relégué dans les faubourgs. Les protestants peuvent bâtir des temples, tenir colloques, consistoires et synodes ; les pères de famille ont le droit de choisir la religion de leurs enfants, qui doivent être acceptés sans discrimination dans toutes les écoles et universités. Enfin, en contrepartie des restrictions, le roi accorde aux protestants 151 places fortes, avec ou sans garnison. Prorogée à plusieurs reprises, cette disposition importante donne aux réformés une réelle puissance politique et militaire.
L’Edit de Nantes reprend, en réalité, bien des éléments des édits précédents. Mais cette fois, le roi à l’autorité nécessaire pour le faire respecter. Le pape Clément VIII exprime d’abord sa désapprobation, puis se résigne. La france vit alors une expérience très originale en Europe : face aux exigences des religieux, c’est l’intérêt civique, défendu par les politiques, qui prévaut. Mais le compromis reste fragile.
D’un autre coté, la france est ruinée par les guerres, et le pays est en proie à un refroidissement du climat. La production de céréales chute, les vignes gèlent, les manufactures de textiles stagnent. La population, affaiblie, est vulnérable aux maladies, et on observe le retour d’épidémies de peste. Un peu partout éclatent des révoltes de paysans, « gauthiers » des pays normands, « croquants » du Périgord. Henri IV, sensible aux souffrances des Français, entreprend de reconstruire le pays et promulgue de nombreux édits pour relancer l’économie.
Ces édits concernent la mise en valeur des terres – comme l’assèchement des marais en 1599 -, la sécurité et la fiscalité. Contre les bandes de soudards, voleurs et vagabonds qui ravagent les provinces, le roi prend des ordonnances militaires. Pour apaiser les paysans en colère, excédés par le poids des impôts, il met en place des mesures d’allègement fiscal – meilleure répartition de la taille – et s’efforce de limiter les empiétements des seigneurs sur la propriété paysanne. Cependant, les paysans restent les premiers touchés par les guerres civiles, et les révoltes rurales continuent.
Beaucoup de gentilshommes sont aussi ruinés. Pour les aider à rentabiliser leur domaine, Henri IV convoque, en 1599, un seigneur calviniste du Vivarais, Olivier de Serres, qui exploite mûriers et vers à soie. En 1600, ce dernier publie un « Traité d’Agriculture », recueil de conseils et d’informations pour bien gérer une exploitation. Cet ouvrage, que le roi diffuse, est un grand succès de librairie. Peu après, Olivier de Serres publie un livret sur « la cueillette de la soye », production encouragée par Henri IV.
De son coté, Barthélemy de Laffemas, un économiste brillant anobli par le roi, présente un vaste plan de développement du commerce et des manufactures, destiné à améliorer la production à chacun de ses stades : transport et circulation des biens – navigabilité des rivières -, qualification des artisans, régime des maîtrises, organisation des métiers, exploitation des mines et des carrières. Pour arrêter l’hémorragie financière due aux importations, il faut faire de Paris la capitale des produits de luxe, en encourageant la création dans les domaines de la cristallerie, de la faïencerie, de l’industrie du cuir et des textiles.
La reprise en main de la france implique aussi la réorganisation du gouvernement, de l’administration et des finances. Avant de prendre ses décisions, le roi s’entoure d’avis. Aux Grands Conseils mis en place par ses prédécesseurs, il préfère un Conseil restreint de quelques hommes, choisis moins pour leur rang que pour leur compétence. Il les consulte dès son lever, avant de se rendre à la messe.
Ces réunions, où domine le souci d’efficacité, se passent sans cérémonie. Avec Maximilien de Rosny, duc de Sully, surintendant des Finances – charge restaurée pour lui -, la confiance autorise même la familiarité. Sully, qui reste protestant, débrouille pour le roi les dossiers et s’occupe de la plupart des domaines de l’Etat.
Mais la bonne administration des provinces tient aussi à la fidélité des officiers chargés de la justice et de la police. Henri IV invente un moyen de consolider la solidarité des officiers royaux avec le pouvoir, tout en apportant de constantes recettes au Trésor qui, en 1596, affiche un déficit considérable. Il s’agit d’une taxe, la « paulette » - du nom du financier Paulet, qui en afferme la perception.
Jusque là, les différentes charges de l’Administration sont transmissibles de père en fils, à condition toutefois que la « résignation » ait lieu quarante jours au moins avant le décès du titulaire. La paulette supprime ce délai. En contrepartie, l’officier paie chaque année une taxe proportionnelle à la valeur de sa charge. L’hérédité des charges, ainsi consacrée, attache solidement à la couronne les officiers de justice ou des finances, qui reçoivent privilèges et honneurs. En 1600, ces efforts commencent à porter leurs fruits dans l’ensemble du royaume. Un budget rigoureux, une réforme monétaire en préparation assainissent les finances. Des réserves d’or et d’argent sont engrangées à la bastille. Le royaume s’agrandit : les armées, chères au cœur du roi, occupent la rive droite du Rhône. Bientôt, la bresse, le Bugey, le Valmorey – Sud du Jura – et le pays de Gex, sont annexés à la france par le traité de Lyon. Avec le rattachement de la navarre et des villes du Nord, le pays passe de 464 000 à 600 000 kilomètres carrés.
Par ailleurs, l’union d’Henri IV avec la fille de Catherine de Médicis, Marguerite de Valois, la « reine Margot », a été stérile. Dès lors, le pape en prononce l’annulation, pour cause de consentement forcé et de trop proche parenté. Le roi est donc libre de se remarier.
Henri IV est alors décidé à épouser sa maîtresse, Gabrielle d’Estrées, dont il a un fils, César, duc de Vendôme, mais ce projet offusque les Français, qui refusent de reconnaître un bâtard pour dauphin. Peu après la mort subite de Gabrielle, le roi s’éprend d’Henriette, marquise de Verneuil. Il lui promet l’anneau nuptial si elle lui donne un héritier ; mais le bébé qui naît en Juillet 1600 n’est pas viable.
Le roi se résigne donc à écouter ses conseillers : leur candidate, Marie de Médicis, est la nièce du grand duc de Toscane, et elle apporte, après des marchandages serrés, une dot importante. Le mariage a lieu solennellement à Lyon, en Décembre 1600. Neuf mois plus tard, la reine met au monde un dauphin, Louis – le futur Louis XIII -. Dès lors, pour que le dauphin soit élevé au grand air, Henri IV l’installe au château de Saint-Germain et lui donne une gouvernante à poigne, la marquise de Montglat. Le médecin Héroard, chargé de s’occuper de l’enfant, consigne dans son journal chaque instant de la vie de l’enfant. Mais c’est le roi qui supervise tous les détails de l’éducation de son fils, depuis la nourriture jusqu’aux punitions et aux exercices. Sa venue à Saint-Germain est une fête que l’enfant attend avec impatience.
De plus, Marie de Médicis donne au roi, père comblé, cinq autres enfants. Le roi a donc la fibre paternelle, ce qui ne l’empêche pas de poursuivre conquêtes et aventures amoureuses, qui coûtent fort cher à la france.
Parallèlement à cela, à partir de 1600, un phénomène incroyable se produit un peu partout en France : des milliers de personnes sont jugées et condamnées pour crime de sorcellerie et culte rendu au Diable. C’est à cette époque que se situe le paroxysme du temps des bûchers.
Couronnant la pyramide des délits et des peines, la sorcellerie est le crime de « lèse majesté humaine et divine », le pire des crimes. Il conduit donc à la torture, puis au feu, ceux qui sont accusés d’avoir transgressé toutes les règles, d’avoir subverti l’ordre des puissances de la terre et du ciel. Dans le procès de sorcellerie, la participation au sabbat est l’élément fondamental de l’accusation et suffit à prouver la culpabilité : en libérant les forces obscures et maléfiques, le sabbat permet en effet le déchaînement de puissance, de destruction et de mort dont les « possédés » sont investis par le Démon, leur nouveau maître.
Car la cérémonie du sabbat met en scène le monde à l’envers et ravale l’homme, créature de Dieu, au rang de l’animal. Elle se passe donc souvent dans un endroit désert, une nuit de pleine lune. Ceux qui s’y rendent font cette profession de foi au Diable :
« Je promets à vous, Belzébuth, que je vous servirais toute ma vie, et vous donne mon cœur et mon âme, tous les sens de mon corps, toutes mes ouvres, tous mes désirs et soupirs, toutes les affections de mon cœur, toutes mes oraisons et mes pensées, je vous donne toutes les parties de mon corps, toutes les gouttes de mon sang, tous mes nerfs, tous mes ossements et toutes mes veines, et tout ce qui est dans mon corps et ce que créature pourrait offrir. En confirmation de quoi, j’ai écris et signé la présente de mon propre sang. ».
Mais pour extirper l’hérésie démoniaque, les enquêteurs cherchent surtout à connaître tous les complices des sorciers. L’usage de la torture, appelée « question », permet d’obtenir des aveux, puis des dénonciations. Dans certains cas, l’accusé peut être gracié en échange de sa coopération.
Ainsi, à Riom, en Auvergne, Madeleine des Aymards, une jeune servante de quinze ans, convaincue de sorcellerie, explique à son juge :
« Emportée en l’air en une montagne, j’y rencontre un grand nombre de personnes, tant d’hommes que de femmes, de toutes sortes de conditions. Satan demande alors à ses serviteurs de rendre compte des maux qu’ils ont commis, quelles personnes ils ont tué et empoisonné, indisposé et rendu malade, quel bétail ils ont fait mourir et quels autres maux ils ont fait. Puis, la messe est contrefaite : c’est une messe de dérision, dite à l’envers, sur un autel noir, avec des ornements noirs, une hostie noire. On danse dos contre dos, au son du fifre et du tambourin. Enfin, le maître de cérémonie éteint la lumière, et alors chaque homme de ceux qui l’assistent prend chacune des femmes et filles qui y sont et les couchent par terre, et les font jouir en les connaissant charnellement par le commandement du dit Diable. ».
Mais, à la fin du procès dont elle est victime, Madeleine des Aymards remplace le pacte avec le Diable par un pacte avec le juge : « A dit et répondu que si nous lui représentons et faisons voir quelques rangs de ceux qui ont été aux dits sabbats, et qu’elle les reconnaisse pour être de ceux qu’elle a vu assister aux dits sabbats, elle nous le dira très véritablement et qu’elle serait bien marrie de nous le sceller, et a dit ne savoir signer. ».