De Deiteus Mythica, le Mythe des Demi-Dieux : Pages 1123 - 1126
Provinces-Unies, seconde moitié du XVIIème siècle :
Peuplée à cette époque d’à peine un million d’habitants, les sept Provinces-Unies, dont l’indépendance de droit a été reconnue en 1648, forment un Etat et une société à part : un peuple-nation enraciné dans le devoir civique, don t l’unité et la culture ont été forgées à partir d’une lutte armée, longue et obstinée, contre les plus grandes puissances européennes.
Dans ce pays neuf, l’Eglise et la foi se conjuguent au pluriel ; la tolérance civile est donc une donnée fondamentale. D’un autre coté, la composition sociale des Provinces-Unies n’accorde à la noblesse d’épée, dans ses valeurs comme dans son statut social, qu’une position secondaire par rapport à un tiers état dominant. Car, ici, la valeur suprême est le travail, avec, pour moteurs, le commerce et le profit. Parce qu’il est associé à la liberté de faire et d’entreprendre, l’argent est plus important que la notion d’honneur et d’héroïsme. En Hollande, la véritable grandeur se situe non sur les champs de bataille, mais bien plutôt dans la construction d’un système de finances et de commerce à l’efficacité éprouvée, qui draine les richesses de la terre et de la mer vers la ville, c’est à dire surtout vers Amsterdam.
Car c’est l’originalité économique des Provinces-Unies qui frappe le plus les voyageurs. Voici, en effet, un pays d’eau et de ciels bas, un pays de marais et de landes détrempées, transformé, par un singulier miracle, en une puissance majeure grâce à la domestication et la conquête des océans : de quoi justifier une identité collective arrachée au flot primitif. A la suite de cette libération victorieuse contre les éléments, les Hollandais se considèrent comme liés à leur terre par un titre sacré, en dehors de toute soumission à des seigneurs temporels, spirituels, ou à des Empereurs.
La compagnie des Indes Occidentales en est le meilleur exemple. Son premier objectif est d’acheter des produits asiatiques pour les vendre en Asie même et en Europe. Batavia, dans l’île de Java, est le siège de son administration centrale en Orient ; la compagnie y a des milliers d’employés. Elle étend aussi son réseau de comptoirs en mer de Chine, jusqu’au Japon, dans l’océan Indien et à la perse. Le poivre constitue la moitié du fret de retour, l’autre se composant de clous de girofle, de noix de muscade, de sucre, de cannelle, de coton et de soie. Peu à peu, le thé, le café – très apprécié en Europe -, la porcelaine, deviennent pourtant prépondérants.
Huygens, en 1657, met au point un chronomètre précis : on peut désormais enfermer le temps dans une boite.
Jean-Frédéric Helvétius est le médecin personnel de Guillaume d’Orange ; c’est aussi un éminent Alchimiste. Or, le 27 Décembre de l’année 1666, Helvétius reçoit la visite d’un Initié inconnu. Il est habillé sobrement ; il a un maintien raffiné, presque hautain. Après quelques échanges de politesse, l’Initié demande un entretien particulier à Helvétius dans son laboratoire. Celui-ci est alors surpris, intrigué. Mais la curiosité l’emportant, il finit par accepter.
Une fois la porte du cabinet refermée, l’Initié déclare à Helvétius qu’on le nomme « l’Artiste Elias ». Il lui dit ensuite : « Vous, Monsieur, qui avez lu tant d’études et de travaux d’Alchimistes au sujet de la pierre Philosophale, n’avez vous pas reconstitué sa substance, sa couleur, ainsi que ses effets merveilleux ? » Décontenancé, Helvétius répond négativement. Mais, c’est à ce moment précis que son invité sort une curieuse boite d’ivoire sculptée de son sac. Il l’ouvre délicatement. Et il lui montre trois morceaux d’une substance ressemblant à du verre jaunâtre :
« Il m’informa qu’il y avait là assez de teinture pour pouvoir obtenir environ vingt tonnes d’or. Je tenais alors pendant près d’un quart d’heure le précieux trésor dans ma main. Il en profita pour me donner force détails concernant les merveilleuses propriétés curatives de ce que j’examinais. Puis, je fus contraint de rendre le fragment à son propriétaire ; ce que je fis non sans regrets, je l’avoue. ».
Helvétius remercie Elias de lui avoir fait découvrir l’étrange matériau. Il lui demande ensuite pourquoi sa Pierre n’a pas la couleur du rubis, qui est la couleur caractéristique de la pierre Philosophale. Elias lui dit dès lors que la couleur n’est pas importante, et que sa Pierre est suffisamment « mûre » pour une utilisation pratique. Helvétius exprime le désir de lui en acheter une parcelle ; l’autre refuse poliment, mais fermement. Helvétius le prie donc de prouver qu’il s’agit bien là de la véritable Pierre Philosophale en pratiquant une Transmutation en sa présence. Elias refuse une nouvelle fois, tout en lui promettant de revenir un autre jour pour lui démontrer que c’est bien elle.
Quelques semaines plus tard, Elias rend ainsi plusieurs fois visite à Helvétius pour tenir ses engagements. Puis, un jour, il accepte de lui donner un morceau de sa Pierre Philosophale.
Pourtant, Helvétius est déçu par la taille de l’échantillon que son invité lui offre : « Bien que pour moi, ce fut le plus grand cadeau de la terre, j’exprimais le doute que ce fragment pas plus gros qu’une graine de moutarde, suffise à transmuter quatre gravillons de plomb. Il me demanda alors de le lui remettre, ce que je fis dans l’espoir qu’il m’en donnerait un morceau plus volumineux en échange. En fait, il le divisa en deux à l’aide de son pouce, jeta une moitié et me tendit l’autre en disant : « Même comme cela, c’est suffisant pour vous. ». ».
Découragé parce qu’il est persuadé de ne rien pouvoir faire avec une si petite quantité, Elias explique quand même à Helvétius qu’il peut aisément changer un peu plus d’une demi once de plomb en or fin.
Une fois l’Initié parti, Helvétius se met immédiatement à l’ouvrage. Mais, malheureusement, au bout de quelques jours de travail, il ne retire que du verre de ses expérimentations. Riant, Elias lui précise au cours de leur entrevue suivante : « Vous auriez dû protéger votre Pierre dans de la cire jaune ; alors, elle aurait pu pénétrer le plomb et le changer en or. ». Elias s’engage, pour le rassurer, de revenir pour effectuer la métamorphose en sa présence. Hélas encore, cette fois-ci, celui-ci disparaît définitivement sans laisser de traces. Et, au bout de plusieurs jours d’attente, poussé par sa femme Eve, Helvétius tente de nouveau seul la transmutation :
« Je demandais à ma femme de mettre la « Teinture » - le morceau de Pierre Philosophale – dans la cire. Pendant ce temps, je préparais une once et demie de plomb. Puis, je plaçais la teinture telle quelle dans la cire, et enfin, sur le plomb. Dès que la cire fut fondue, il y eut un long sifflement, une effervescence. Le mélange avait tourné au vert éclatant, avant de prendre une teinte rouge sang. Au bout d’un quart d’heure, enfin refroidi, le métal brillait : toute la masse de plomb s’était transformée en or le plus fin.
Nous le portâmes sur l’heure chez l’orfèvre, qui déclara aussitôt que c’était l’or le plus pur qu’il n’avait jamais vu ; il nous en offrit cinquante florins l’once. ».
Mais, bientôt, la rumeur se propage et, avant la tombée de la nuit, Helvétius reçoit la visite de collègues et d’étudiants de l’Art. Il reçoit également celle du directeur de la monnaie du roi, accompagné d’autres Messieurs ; ces derniers lui demandent un échantillon de son or afin de le soumettre aux épreuves habituelles. Helvétius accepte et accompagne ses hôtes chez un orfèvre du nom de Bretchel ; celui-ci, avec une parcelle d’or, effectue l’opération de la « quartation » : trois parts d’argent pour une part d’or sont fondues dans un creuset, sont refroidies et martelées en plaques sur lesquelles on fait couler de l’acide nitrique.
Habituellement, l’argent est dissous et l’or tombe au fond sous la forme d’une poudre noire. Il suffit ensuite de vider l’acide et de refondre l’or pour le récupérer intact. Mais, à ce moment là, il se passe quelque chose d’étrange concernant l’or d’Helvétius : « Lorsque nous avons accompli cette opération, nous avons d’abord cru qu’une bonne moitié de l’or s’était évaporé. Puis, après nous avons compris que ce n’était pas le cas, et qu’au contraire, une partie de l’argent s’était transformée en or. ».
Bretchel et Helvétius accomplissent donc une autre épreuve. Elle donne un résultat semblable : il y a moins d’argent qu’au départ, mais plus d’or. Rentré chez lui, Helvétius répète plusieurs fois les différentes phases de la transmutation. Il augmente ainsi progressivement sa quantité d’or et purifie l‘argent restant.
Quelques mois plus tard, le grand philosophe Baruch Spinoza – réputé pour sa droiture, son honnêteté et son esprit critique – rapporte dans une lettre à un ami :
« Comme je parlais de « l’Affaire Helvétius » à Voss, il se moqua de moi, surpris d’apprendre que je m’occupais d’une telle fadaise. Afin donc de tirer le fin mot de cette histoire, je suis allé voir l’orfèvre Bretchel, qui avait examiné l’or en question. Il m’affirma que lorsqu’il avait fondu le métal, il avait ajouté de l’argent, et que le résultat avait été une augmentation du poids de l’or. Ceci démontre bien qu’il y avait quelque chose d’inhabituel en cet or ; vu qu’il avait tout simplement transmué une partie de l’argent en surplus d’or.
Or, non seulement Bretchel, mais d’autres personnes qui avaient assisté aux opérations, m’informèrent que cela s’était bien passé ainsi. Après, je suis allé voir Helvétius lui même, qui m’avait fait voir l’or dans le creuset avec un petit bâtonnet. Il me déclara qu’il avait placé sur le plomb en fusion à peine un quart de grain de Pierre Philosophale. ».
En 1667, Helvétius publie un compte rendu très détaillé de sa Transmutation réussie. Et il indique clairement que celle-ci rappelle en bien des points celle de Van Helmont – dont il a lu le rapport – plusieurs dizaines d’années auparavant.
En 1680, Amsterdam est la ville la plus marchande, la plus fréquentée pour le négoce, qui soit au Monde. C’est le magasin de l’Europe où toutes sortes de nations viennent trafiquer. On voit dedans son port et ses canaux plus de 3000 vaisseaux petits et grands. Il ne se passe point de jour qu’il n’en parte pour aller aux quatre coins du Monde.
Amsterdam est une autre Venise pour son assiette, n’étant bâtie que sur des pilotis dans l’eau de la rivière Tye. Sa maison des Indes est le lieu où l’on travaille à éplucher toutes sortes d’épiceries, muscade, clous de girofle et cannelle. On y voit aussi toutes sortes d’armes des Indes.
L’enseignement dispensé à Leyde, par contre, est très réputé : « Pour le profit des étudiants et l’honneur de l’Université, il se trouve d’aussi bons maîtres d’exercice qu’en pas un lieu du Monde. Premièrement, on en a de fort bons pour les langues, française, italienne, espagnole, pour les armes, la danse, la musique, à écrire, l’arithmétique, à tenir livre de compte, à jouer toutes sortes d’instruments, et d’autres qui enseignent les mathématiques, la fortification et l’astrologie. Les écoliers qui se trouvent ici, outre ceux du pays, sont allemands, français, danois, suédois, polonais, anglais et hongrois, au nombre de deux mille environ. ».