autobiographie, pages 100 à 102 / 314
Comme j'étais à ma place en compagnie de mon petit-frère sur le point d'enfourner une cassette-vidéo dans le magnétoscope. J'étais radieux de pouvoir partager ces instants privilégiés avec lui. Ils n'étaient pas exceptionnels, mais ils n'étaient pas usuels. Mon cadet étant sans cesse sollicité, ils en étaient d'autant plus précieux. Dès lors, notre complicité naturelle se réveillait. Sans avoir forcément besoin de communiquer, nous accomplissions les gestes adéquats pour préparer notre séance télévisuelle. L'un redressait les cassettes-vidéos que nous avions prévu de visionner un jour ou l'autre. L'autre récupérait les télécommandes capables d'allumer l'écran ou le magnétoscope.
C'est étrange, nous avons toujours eu des tas de vidéo-cassettes à regarder. Or, à chaque fois, nous les avons jamais toutes vues. En effet, chaque soir ou presque, nous avons enregistré un film, une émission que nous avions l'intention de consulter le lendemain ou le surlendemain. Nous avons alterné entre des séries comme K2000, Magnum, Riptide, Tonnerre Mécanique, Manimal, ou Supercopter. Nous nous sommes reposé sur des productions diffusées sur les chaînes qui existaient alors. Puis, à la fin des années quatre-vingt, Mes grands-parents ont investi dans un satellite télévisuel, puis dans un second permettant de décrypter Canal +. Nos possibilités se sont alors très vite accrues. Or, comme ils n'étaient pas passionnés par le cinéma ou par ses dérivés, nous en avons profité. Nous avons utilisé ce matériel à notre gré. Et il est resté inemployé durant chacune de nos absences pendant longtemps. Ce n'est qu'avec l'apparition des réseaux d'information en continu tels que « LCI » que mon grand-père y a pris goût. Il « zappait » sur ce canal une dizaine de minutes deux à trois fois dans la journée. Il épluchait les cours de la Bourse, lui qui était un boursicoteur amateur. Il se penchait sur la météo à brève échéance. Mais il ne se régalait jamais des autres programmes proposés par cette technologie.
Car, le soir, après le journal télévisé de vingt heures, mon petit-frère, ma sœur éventuellement, et moi, regagnions le petit salon. De leur coté, mon grand-père, ma grand-mère et ma mère ralliaient la véranda. Ils y siégeaient. Ma grand-mère à proximité de lui, il méditait flegmatiquement sur le rythme des saisons. Il se rendait compte que l'univers dont il dépendait s'était éteint depuis des années. Il fixait aussi la porte vitrée ouvrant sur le auvent de béton. Il spéculait sur le nombre incalculable de fois où il l'avait arpenté : quand il était sur le point d'allumer le barbecue pour y placer ses grillades alors que toute la famille attendait pour les déguster. Quand notre arrière-petit-cousin, sa femme et ses enfants se joignaient à nous lors de ces réceptions. Ou encore, quand des amis du Sénégal éparpillés un peu partout en France étaient ses hôtes. Et qu'ils se remémoraient cette époque bénie et insouciante où ils avaient l'avenir devant eux.
Parfois enfin, après avoir échangé quelques mots avec ma mère, il scrutait l'horizon. Il admirait le Soleil couchant, nimbé de nuages aux reflets orangés. Il surveillait muettement chacune de leurs lueurs. Il s'en imprégnait, comme s'il s’efforçait de les garder en mémoire de toutes ses forces ; sachant très bien qu'il n'y réussirait pas. Peut-être, ainsi, rêvait t'il de retarder au maximum l 'inéluctable ?
Nous, pour notre part, ne nous sommes jamais associé à leurs recueillements. Installés dans le petit salon, nous nous sommes plus inquiété de ce qui défilait à l'écran. Nous avons apprécié les programmes télévisés qui nous étaient énoncés. Nous avons emmagasiné sur cassette-vidéo ceux que nous n'avons pas pu voir le soir même.
Hélas, il était irréalisable d'aller aussi vite que nous le voulions. Des cassettes-vidéo inédites ont ainsi rapidement rejoint les plus anciennes. Nous les avons d'ailleurs archivé, avant de les négliger. Et ce n'est que des mois plus tard que nous sommes retombés dessus par hasard. Incapables de nous souvenir de ce qu'elles contenaient, nous avons été obligés de les faire défiler. Nous en avons ainsi disséqué des dizaines. Nous avons effacé celles qui n'étaient plus d'actualité. Nous avons catalogué celles que nous désirions conserver. Parmi elles, il y avait des films sur lesquels nous pensions nous concentrer. Il s'agissait d'œuvres de fiction qui nous avaient intrigué. Or, ces belles intentions n'étaient pas toujours tenues. Et il est advenu qu'elles ai fini par s'empiler dans un des placards de la bibliothèque, où elles y ont interminablement résidé jusqu’à aujourd'hui.