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21 mai 2021

Pour aller plus loin, le dictature du bonheur :

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Plus largement, on me serine à longueur de journée que j'ai tout pour être heureux : malgré mon handicap, malgré mon hémiplégie du coté droit, malgré mon angiome facial et mes crises de convulsions, malgré mes crises de stress, d'angoisse, malgré mes insomnies et mes douleurs articulaires, il y a plus malheureux que moi. Malgré la sclérose en plaques de ma compagne, malgré ses déficiences de plus en plus prononcées, malgré le fait que je doive tout prendre en charge pour elle du matin au soir et du soir au matin, il y a plus à plaindre que moi.
 
C'est vrai, quoi !!! Je n'ai pas de problèmes d'argent : nous sommes locataires d'un bel appartement, dans une rue tranquille, où il n'y a pas de problèmes de voisinage. Je peux m'adonner à ma vocation qu'est l'écriture assez souvent : au minimum une heure par jour ; et jusqu'à quatre ou cinq heures quotidiennement parfois. Nous sommes tous les deux les bénéficiaires d'une allocation adulte handicapé à 90 %. Nous avons une aide-ménagère qui s'occupe de l'entretien de notre appartement deux fois par semaine, qui nous fait nos courses commandées à l'aide du Drive ; ma compagne à un kinésithérapeute qui se déplace à domicile deux fois par semaine également. Elle est suivi par un neurologue tous les six mois pour surveiller l'évolution de sa maladie. Nous pouvons faire appel à une spécialiste de cette dernière grâce à l'antenne du Réseau SEP (sclérose en plaques) installé à Cherbourg ; à 15 km de chez nous. Nous avons les moyens de nous payer livres, DVD, BD, figurines historiques pour moi, de Schtroumpfs (la nouvelle passion de ma compagne) autant que nous le désirons ; dans la limite de nos moyens, évidemment...
 
Ce ne sont là que que quelques exemples, bien entendu. Alors, franchement, de quoi nous nous plaignons. Franchement, il y a pire que nous. Des personnes qui vivent des situations plus dramatiques, voire, plus désespérées que la notre.
 
Ce que ces personnes qui s'indignent de notre mécontentement ne comprennent pas, c'est que le bonheur personnel ne se mesure pas à son niveau de confort matériel. Il y a des personnes richissimes, entourées de gens qui les aiment et qu'elles aiment, qui sont favorisées par la nature, etc., et qui, pourtant, ont le sentiment d'être les plus malheureuses, les plus seules, les plus désespérées, du monde. Oh, j'entends déjà la foule de moutons qui ne s’arrête qu'aux apparences s'écrier : "Moi, si j'étais à la place de ces personnes "favorisées matériellement", je n'aurai pas de tels états-d'âme. Je me contenterai de profiter de ce que j'ai sans me poser de questions".
 
Eh oui, réponse typique de ceux et celles pour qui tout ce qui a trait à la réussite sociale, professionnelle, matérielle, prime sur le reste. Réponse de personnes individualistes à l’extrême, nombrilistes, égoïstes et égocentriques qui s'imaginent que l'argent, que la célébrité, que l'admiration, sont à même de remplacer le manque d'humanité dont ils sont dotés... jusqu'au jour où ce sont elles qui en sont les victimes.
 
Un accident de la vie est si vite arrivé. Et ce que l'on croyait important, nécessaire, hier, ne l'est plus le lendemain. Lorsque la maladie, lorsque le deuil, lorsque la solitude; lorsque la souffrance physique, morale, ou spirituelle vous frappe, elle ne vous épargne pas. Ses coups sont d'une violence inouïe. Et il y a des personnes assez fortes pour les éviter, pour y répondre, pour surmonter les obstacles et les difficultés personnelles qu'ils génèrent. Il y a d'autres personnes qui s'écroulent tout de suite parce que leur endurance n'est pas assez développée pour les endurer. Il y en a d'autres encore (et c'est mon cas) qui, durant des années ou des décennies, les affrontent, les domptent, les vainquent éventuellement ; qui, même à terre se relèvent et continuent à avancer quoiqu'il en coute ; qui n'abandonnent pas leurs rêves, leurs espoirs, leurs projets ; qui s'y épuisent, qui vont jusqu'à la limite de leurs forces physiques en mentales pour ne pas abandonner. Des personnes qui, au final, parce qu'elles ont reçu trop de coups, parce qu'on leur sans cesse martelé qu'il y a plus malheureux qu'elles et qu'il faut penser aux plutôt que de se lamenter sur son sort, n'en peuvent plus.
 
Mais aujourd'hui, il faut paraitre heureux ; il faut en permanence montrer que tout va bien. Aujourd'hui, il faut montrer qu'on est jeune, qu'on est en forme, qu'on est performant, qu'on est séduisant !!! A n'importe quel prix !!! Il faut "paraitre". Il faut faire semblant afin de susciter l'admiration, l'envie, afin d'attirer à soi des personnes qui se comportent pareillement. Des personnes qui, une fois la porte de chez eux fermée, qui une fois les rideaux tirés, ne le sont pas autant que ça ; voire pas du tout; Cependant, il faut "paraitre" détendu, optimiste, prospère, réjoui. Il faut montrer qu'on n'a pas de soucis, qu'on est béni des dieux.
 
Mème s'il y a des personnes que ce "paraitre" fait souffrir ou torture, tant pis. La dictature du bonheur uniformisé impose sa loi pour que ceux et celles qui s'y soumettent se sentent bien dans leur peau par l'intermédiaire de ce "paraitre". Peu importe qu'il y ait des personnes qui soient écrasées, qui étouffent sous le poids des apparences trompeuses. Tant pis si elles sont obligées de s'isoler ; quand on ne les délaisse pas parce qu'elles n'obtempèrent pas aux conventions en vigueur. Qu'elles n'y arrivent pas, que ce soit au-dessus de leurs forces, n'est pas important. L'important c'est de faire semblant pour contenter les autres, pour qu'ils vous acceptent parmi eux et vous voient comme ils désirent vous voir. C'est-à-dire comme une distraction éphémère et superficielle que l'on oublie rapidement. C'est-à-dire, selon une vision galvaudée de ce qu'est le bonheur affiché.
 
Chacun est différent. Chacun ressent les choses différemment. Et c'est normal, naturel. Les bonheur est une notion relative, qui est propre à chacun de nous. A une époque, j'étais moins argenté qu'aujourd'hui. Mais j'étais plus entouré. Les personnes que je croisais s’intéressaient véritablement et sincèrement à mes écrits. Elles m'encourageaient à persévérer ; elles me répétaient à l'envi que je devrais faire publier mes textes afin qu'ils soient connus et reconnus par un public le plus large possible.
 
Et pourtant, déjà à cette époque, je souffrais de ma différence physique et intellectuelle. Beaucoup me regardaient comme un étranger, comme un intrus au sein de leur petite vie pépère constituée de leur "métro-boulot-dodo. Leur existence morne, insipide, et médiocre constituée de leur famille et de leurs amis proches ; et qui ne tolérait pas que quelqu'un de différent vienne bousculer leurs habitudes ou leurs certitudes.
 
Je m'en accommodais parce qu'au sein de la vraie vie, j'avais des personnes qui étaient présentes ; mieux, qui me respectaient et m'honoraient pour ce que je leur apportais. A cette époque, je côtoyais des personnes de tous les milieux sociaux - de l'ouvrier de base au chef d'entreprise, du chômeur à l'universitaire, du manuel à intellectuel. Sans distinction, sans préjugé ni à-priori. Toutes ces personnes me considéraient, et considéraient mon travail d'historien et d'écrivain. Pour elles, il avait de la valeur. Mon petit frère Aymeric, décédé le 25 Juillet 1998 dans un accident de voiture, était fier de la vocation qui était la mienne. Il n'hésitait pas à en parler autour de lui, à se pencher sur les textes que je rédigeais. Il n'hésitait pas à m'interroger, à me pousser à continuer. Il était d'ailleurs le seul, dans ma famille, à avoir ce comportement à mon égard.
 
Les autres membres de ma parentèle me désapprouvaient ; ils pensaient que je ferai mieux de trouver un "vrai travail", avec un salaire qui tombe à la fin de chaque mois. Le résultat en a été catastrophique, je ne m'en suis jamais remis. Le burn-out - entre autres - qui s'en est suivi, a encore de profondes conséquences sur qui je suis aujourd'hui. Et ma mère, en me répétant que je devrais passer à autre chose, ne fait que remuer le couteau dans la plaie. Lorsque certaines personnes me conseillent d'aller voir un psy pour en parler, savent-elles que j'ai été suivi par l'un d'eux pendant des années ? Savent-elles que j'ai creusé au plus profond de mon inconscient et de mon subconscient pour découvrir la cause de tous les tourments qui m'habitent ?
 
Mais le savoir, le comprendre, l'accepter, vivre avec, ne fait pas tout. Quand les personnes que vous croisez répètent systématiquement les mêmes comportements, ont les mêmes réactions vis-à-vis de vous, que celles qui vous ont maintes fois humilié, trahi, détruites, abandonnées, par le passé, même avec toute la bonne volonté ou tous les efforts du monde, vous n'êtes pas en capacité de vous reconstruire. Qui-plus-est, la notion de bonheur, de joie, de sérénité, n'est pas la même pour tout le monde. Et si je sais ce qui pourrais me rendre heureux, détendu, apaisé, est-ce pour autant que j'ai la possibilité ou le droit d'en profiter ?
 
La notion de bonheur, de joie, de sérénité, est propre à chacun de nous. Pourquoi juger ou condamner ce qui rendrait heureux quelqu'un parce que ce n'est pas comme ça que la majorité la conçoit. Doit-on lui interdire d'y accéder pour autant ? Doit-on demeurer indifférent à ce qu'il aimerait vivre, partager, avec les personnes qui pourraient lui y faire accéder ? Doit-on le contraindre à taire ses besoins dans ces domaines, au risque de le rendre plus malheureux encore ; au risque de remuer un couteau dans des plaies qui ont du mal à cicatriser ; ou qui ne sont toujours pas refermées ? Des plaies, parfois qui remontent loin dans le temps et que les comportement à son égard exacerbent démesurément.
 
Oui, la notion de bonheur, de joie, de sérénité, est différente pour chacun de nous. De quel droit juger ou condamner ceci ? Est-ce que je vous condamne, vous, parce que vos passions, parce que vos centres d’intérêts, parce que vos projets personnels, familiaux, professionnels, ou autres, sont différents de mieux. Certes, dans l'immense majorité des cas, je n'y adhère pas. Par exemple, je n'aime pas le sport. J'abhorre le football. Le culte de la performance, l'argent-roi, me hérissent. Le culte de la supériorité parce qu'admiré, encensé, envié, pour son physique, me fait vomir.
 
Pour moi, là n'est pas l'essentiel. Et si j'apprécie les femmes séduisantes,, c'est parce que leurs attraits sont une porte ouverte à ce qui se cache derrière ; ce qui m'intéresse dès lors, c'est leur personnalité, leur caractère, leurs rêves, leurs espoirs. Parce que je pense sincèrement que c'est le seul moyen qu'elles ont trouvé pour attirer l'attention sur elles, de se faire aimer, de toucher à ce bonheur auquel chacun aspire tant. C'est une façon différente de leur part d'y parvenir ; alors que moi, je me concentre sur ce qui ne se voit pas, sur ce qui ne se palpe pas : l'intelligence, la culture, l'érudition, la philosophie, les échanges approfondis sur tel ou tel sujet.
 
Pourtant, leur but et le mien est commun : le bonheur et le moyen d'y accéder. Malheureusement, il y a des moyens que la société approuve, adoube, valorise. Il y en d'autres qu'elle méprise, qu'elle foule aux pieds, dont elle se rit, qu'elle fuit comme la peste. La norme, toujours cette maudite norme qui gangrène les relations entre les uns et les autres. Cette norme qui engendre indifférence et peur vis-à-vis de celui qui nous ne ressemble pas, de celui qui n'a pas nos convictions, nos préjugés, ou nos certitudes. Cette norme qui explique ce qu'est la définition du bonheur ; un bonheur institutionnalisé, standardisé, dont on ne doit pas s'éloigner, au risque d'être mis au ban de la société.
 
J'aimerai tant, pour être heureux, que ce que j'écris soit valorisé. J'aimerai sentir que l'on est fier de ce que je relate dans mes textes. J'aimerai, que les gens cherchent à en savoir davantage sur le pourquoi et les comment de mes réflexions personnelles, même si elles n'y adhèrent pas. Car, dans ce cas, ce serait un excellent point de départ pour un dialogue constructif, pour approfondir les divers aspects soulevés par eux. Ce serait un bon moyen d'assouplir nos différence pour en garder le meilleur, pour qu'elles nous permettent de grandir et d'évoluer.
 
Ce n'est pas parce que je suis triste et malheureux aujourd’hui pour toutes ces raisons, que c'est destiner à durer ; que je dois me contenter de ce que j'ai. Se contenter de ce qu'on a, c'est commencer à mourir. C'est ne plus rien espérer de la vie. C'est ne plus avoir de rêves, d'espoirs, de projets. Et notamment, de ceux qui dépassent notre petite individualité, nos petites ambitions, notre petit quotidien, notre médiocrité. Nous valons mieux que cette tendance "naturelle, tellement prévisible" à la médiocrité. Je vaux mieux que ça, et je me battrai toute ma vie pour ne pas, par elle, me laisser emprisonner...
Dominique Capo
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