11 juin 2021
Rien à foutre du foot :
Aujourd'hui, tous les beaufs et autres fans de football frustrés de ne pas avoir pu communier devant leur petit écran - seul ou en groupe -, au café du coin, ou sur les gradins d'un stade, vont pouvoir se réjouir : l'Euro 2020 débute ce soir. Les chaines sont prêtes à les diffuser ; à diffuser des émissions spéciales et des après-matchs vantant les mérites de l'équipe de France. Tant que celle-ci gagnera, la une de l'actualité sera dominée par cette compétition. Une fois qu'elle sera éliminée, elle sera reléguée au second plan, évidemment.
Ah !!! Le retour du vautrage dans le canapé, une canette de bière dans une main, un morceau de pizza à moitié froid dans l'autre. Ah, les pronostics de chacun(e), les hurlements au moment d'un but de son équipe favorite ; les larmes lorsque cette dernière est vaincue par son adversaire. Ah, les vitupérations et les insultes, les embrassades et les coups de klaxons débiles après une victoire. Ah, ce retour à l'instinct le plus primitif et le plus primaire ; de celui qui est censé rassembler les foules autour d'un mème idéal, mais qui en fait exacerbe la violence et la haine de celui ou celle qui n'appartient pas à sa communauté de supporters.
N'avez-vous jamais remarqué qu'une "compétition" de sport, et notamment de football, s'apparente à une bataille digne des guerres de l'ancien temps ? Le terrain équivaut au champs de bataille. Les équipes qui "s'affrontent" sont les deux armées qui s'y défient. Les supporters sont les spectateurs des jeux du cirque attendant la mise à mort de leurs ennemis. D'ailleurs, n'est-il pas étrange que les mêmes termes soient repris dans les deux cas : compétition, affrontement, vaincre, remporter la victoire...
Je ne sais plus qui a dit : pour qu'un peuple se tienne tranquille et n'ait pas le désir de renverser le gouvernement en place, il faut lui donner du pain et des jeux. Je me demande si ce n'est pas Jules César ou l'un de ses augustes successeurs. Depuis deux-milles ans, rien n'a changé. Les instincts bestiaux de l'Homme sont exacerbés lors de ces compétitions. Quand on voit les supporters s'exclamer parce qu'un joueur - un attaquant, encore un terme guerrier - a mis un but, la foule en délire devient une bête furieuse. Les supporters se transforment en abrutis, en barbares dignes des barbares de jadis. Leur comportement n'est plus animé par la raison ou le sens commun.
Ils laissent également ressortir tout ce qu'il y a de plus sauvage et inhumain en eux. Assoiffés de sang, vindicatifs, haineux lorsque leur équipe a perdu, ils sont prêts à "venger les leurs" pour réparer l'affront qui leur a été fait. Comme si leur vie en dépendait, comme si c'était eux qui s'étaient "soumis" et que c'était inacceptable, injustifiable et injustifié.
Quelle honte d'en arriver à de telles extrémités. Et on dit que l'Homme est civilisé, qu'il est un être pensant et évolué. Qu'il est doté d'intelligence et de raison. Une petite chiquenaude, et il fait ressortir tout ce qu'il y a de plus primaire en lui. Les soi-disant valeurs sportives que sont le partage, la fraternité, la tolérance, ou le respect, hop, envolées. Le courage, l'endurance, la gloire, le succès, les honneurs, ne sont-ils pas des mots directement empruntés aux joutes guerrières d'antan. Et que dire des millions que les joueurs des équipes internationales gagnent par mois ? Leur statut de star que l'on suit passionnément sur les réseaux sociaux, et à qui l'on s'identifie, à la place de laquelle on aimerait être pour briller, pour être adulé, pour être riche !!! Ah, elles sont belles ces valeurs sportives dont on nous rebat les oreilles en permanence...
Comme si déverser ses émotions les plus vindicatives au travers de ces compétitions était honorable. Ah, c'est sûr, on ne parlera que deux minutes d'un scientifique qui a permis de découvrir un remède pour guérir du cancer !!! On ne parlera que deux minutes d'un artiste qui a consacré des années de sa vie - sans salaire mirobolant - pour peindre, sculpter, écrire, un chef d’œuvre qui perdurera des décennies ou des siècles !!! Par contre, exacerber les émotions les plus viles et les plus basiques associées à ces confrontations sportives, là, il y a du monde !!!
Et les gens participent volontairement et consciemment à cette addiction. Car il est vrai que dans une société où tout n'est que spectacle, éphémérité, challenges, rivalités, violence, rentabilité, etc., personne ne trouve à y redire. C'est normal, c'est banal. Valoriser ce qu'il y a de pire en nous est une fierté. L'éloge du groupe déshumanisé mais institutionnalisé, soumis et orgueilleux, a de beaux jours devant lui. J'y vois surtout de la barbarie : réactualisée certes, prenant des formes alternatives à celles de jadis certes. Mais de la barbarie quand même.
J'irai même plus loin : c'est ainsi que l'on domine et soumet les masses. Hitler l'avait bien compris avant nous, lui qui a usé des mêmes stratégies pour anesthésier son peuple, avant de le transformer en peuple de guerriers partis à la conquête de l'Europe. La masse fanatisée, dont on a ôté toute capacité de réflexion parce que c'est le groupe qui compte avant tout. Parce que l'individu n'est rien s'il n'est pas qu'un simple rouage de la machine guerrière à laquelle on le destine. Ce sont les mêmes mécanismes qui sont ici à l’œuvre. Des mécanismes auxquels on adhère en toute conscience avec la conviction que son groupe, que sa nation, que sa "race" est meilleure ou plus puissante que son voisin. Des mécanismes aussi à l'origine de tous les maux de l'Humanité depuis que la civilisation existe ; et perpétués ainsi.
J'imagine ces supporters se congratulant virilement - hommes et femmes - au premier but marqué. J'imagine leur rage si leur équipe perd. Certains se retrouvant dans les rues pour se bastonner. D'autres se saoulant - que la victoire soit dans leur camp ou non -, fumant des joints ou sniffant un peu de coke pour se mettre dans l'ambiance. Et peu importe son niveau social, son éducation, le montant de ses revenus, le territoire où on est né, l'intelligence dont on est pourvu ou pas... Non, tout ça ne compte pas. Ce qui compte, c'est de participer à cette ferveur, à cette exaltation, à ce fanatisme déshumanisants. Tout est bon pour se perdre, pour que sa foi en son équipe perdure - il est noter que la religion utilise de même des ressorts semblables pour enchainer ses fidèles à ses préceptes.
Eh bien, tout ça, ça me fout la gerbe. Je vomis cette annihilation de la conscience au profit de l'immersion au sein de la masse. Là où mon individualité, ma réflexion, ma raison, mon humanité, n'ont plus court. Je méprise cette abandon de sa personnalité, de son sens commun, de son incapacité à se détacher de la pensée globale. C'est salir le terme "être évolué, intelligent, et conscient". C'est le pervertir. Se considérer comme noyé au milieu de la masse, comme c'est le cas dans ce genre de circonstances, c'est se rabaisser humainement, c'est médiocre, c'est dérisoire. Et je le clame haut et fort parce que je n'ai ni honte ni orgueil à me distinguer de ceux qui ne voient pas les choses comme moi...
Dominique Capo
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