17 juillet 2021
Le siège de Toulon :
Prochainement, je devrai recevoir d'autres figurines, mais de la collection "King and country". Certaines concernant la Guerre de Sécession - 1861 - 1865 ; quelques-unes concernant les guerres napoléoniennes. J'en ai toutefois près de 4000 actuellement. C'est l'une de mes grandes passions dérivées de ma vocation d'Historien, et de mon métier d'écrivain.
C'est pour cette raison qu'au cours de la semaine qui vient de s'écouler, j'ai rédigé un article de dix-sept pages et constitué de cinq chapitres. Cet article décrit le siège de Toulon auquel un jeune Bonaparte quasi-inconnu à l'époque, a participé.
Évidemment, il faut aimer lire, il faut aimer l'Histoire, pour s'y plonger. Évidemment, il faut prendre son temps, il faut de l'attention et de la concentration. Très rares ici, sont ceux et celles qui possèdent de telles aptitudes, malheureusement. L'éphémérité et la superficialité règnent en maitres ; la bêtise, l'ignorance - assumée parfois, brandie comme un étendard pour les plus stupides -, montrent la médiocrité de la plupart. Comment ne pas en être convaincu, lorsqu'on voit ce qui s'y diffuse, lorsqu'on voit ce qui s'y publie, comme textes, photos, ou vidéos ; lorsqu'on voir ce qui s'y partage ; lorsqu'on voit ce qui y est mis en avant ?
Et justement, si c'est ce genre d'articles - aussi long, aussi ardu, aussi minutieux -, c'est pour ceux et celles qui n'appartiennent pas à ce troupeau qui est fier et considéré parce qu'il fait partie de la masse d'abrutis qui s'exprime ici. Alors, pour ceux et celles qui ont un plus de courage, pour ceux et celles pour qui la fierté se trouve ailleurs que dans la médiocrité, je vous souhaite de prendre autant de plaisir à lire ce texte que je vous offre, que moi de l'avoir écrit en pensant à vous :
Bonaparte à Toulon :
Le 27 août 1793, Toulon a arboré le drapeau blanc fleurdelisé, proclamé « Louis XVII roi » et « l'an 1793 le premier de la régénération de la monarchie française. ».
Devant l'avance des troupes de la Convention, les insurgés font appel à l'intervention étrangère. Le 28 août, des Anglais et des Espagnols débarquent au port de Méjan ; dans la soirée, leurs premiers contingents s'installent au fort La Malgue. Le 29, les représentants en mission mettent en marche une armée d'investissement. L'un d'eux, Barras, lance en leur nom cette proclamation :
« Nous avons fait sonner le tocsin dans toutes les communes du département du Var ; nous avons prescrit la levée de tous les citoyens depuis l'age de seize ans jusqu'à soixante. Si Toulon n'ouvre pas ses portes, nous l'assiégerons, nous la bombarderons, nous la raserons de fond en comble. »
Voilà les habitants condamnés à se défendre jusqu'au bout. Ils insistent auprès de leurs alliés pour une aide accrue. En rade, viennent donc prendre position deux escadres, l'une anglaise commandée par l'amiral Hood, l'autre espagnole par l'amiral Gravina. A terre, les troupes débarquées se composent de sept milles Espagnols, six milles Napolitains, deux milles Piémontais, deux milles Anglais. C'est-à-dire dix-sept milles hommes auxquels il faut ajouter près de vingt-milles Français, soit un total de trente-six milles combattants.
En face de quoi, les Conventionnels semblent être plus de cinquante milles. Ils sont puissamment armés. Comme artillerie, ils ne disposent au début que de trente et un canons. Mais rapidement, ils reçoivent de gros renforts ; finalement, ils dépasseront largement la centaine de pièces. Ils peuvent acheminer des munitions en quantités pratiquement illimitée, tandis que leurs adversaires se trouvent éloignés de leurs bases de ravitaillement.
Par contre, la défense bénéficie de conditions géographiquement favorables. Du coté de la mer, Toulon possède deux rades successives. Du coté de la terre, la ville est entourée d'une enceinte de murailles ; surtout, elle est dominée par une série de hautes collines s'étendant en amphithéâtre et la plupart très escarpées, tel le mont Faron. Toutes sont surmontées de redoutes bien aménagées, qu'on a rapidement mises en état. Le système paraît formidable, la prise de Toulon semble représenter une opération particulièrement ardue.
Un :
Le 29 août, l'armée révolutionnaire, ayant à peu près achevée sa concentration, son avant-garde occupe les gorges d'Ollioules dont le défilé commande la route menant à la cuvette où se trouve Toulon. A peine s'y est-elle installée que les assiégés réagissent vigoureusement et reprennent la position.
Le gros des bataillons étant ensuite arrivé, la marche en avant est reprise. Le 7 septembre, le passage est forcé, Ollioules réoccupé. Le 8 ou le 9, la place peut être considérée comme totalement investie.
Au cours des engagements d'Ollioules, un officier d'artillerie, le commandant Dommartin, est grièvement blessé, mis hors de combat. Il faut le remplacer et, dans les circonstances actuelles, le remplacer tout de suite. Or, ce soin relève des prérogatives des représentants en mission ; ils ont la haute main sur la conduite des opérations et s'intéressent particulièrement aux choix du personnel ; ils surveillent attentivement les promotions des cadres, veillant à ne pas laisser s'y insérer des gens dont on ne soit pas sûr politiquement.
Ces députés ont déjà eu leur attention attirée sur les offres de service du capitaine Bonaparte. Au surplus, celui-ci s'est, de sa propre autorité, semble-t-il, aggloméré à l'armée en route. Il l'a suivie à Marseille. A proprement parler, il n'a pas encore été désigné pour Toulon. Il s'est lui-même désigné. En fait, il est déjà sur place.
Il fait sa cour aux touts puissants commissaires et, comme il est intelligent, comme il a des qualités, il ne leur déplaît pas. Barras raconte : « Dès sa première entrevue avec moi, je fus frappé par son activité ; ses prévenances me disposèrent favorablement pour lui. ». Son collègue Saliceti lui est également favorable. De plus, l'adjoint de Dommartin, un nommé Périer, est absent ; on ne peut attendre son retour. Il faut, sans tarder, nommer quelqu'un d'autre. Il semble que ce soit le 16 ou le 17 septembre que Saliceti prend sur lui d'affecter le capitaine du 4e d'artillerie à l'armée de Toulon.
La colonne qui, le 28 août, s'ébranle de Marseille en direction de Toulon, est commandée par le général Carteaux. Mais, en fait, ce Carteaux, de son premier état peintre en bâtiments, est à la faveur des événements devenu dragon, sous-officier, puis lieutenant de gendarmerie. Dans ces dernières fonctions, il se signale par son zèle révolutionnaire. C'est un « pur ». Partout où il passe il sait installer un régime de parfaite terreur. Aussi est-il l'objet de promotions rapides. Un beau jour, le voila nommé général.
Excellent dans le massacre de ses concitoyens, il apparaît néanmoins moins brillant dans la conduite d'une armée. Lors de son arrivée devant Toulon il prétend enlever la place par ce qu'il appelle « un assaut vigoureux ». Il commence en effet par lancer une série d'attaques frontales, désordonnées, coûteuses, laissant chaque fois sur le terrain un certain nombre de cadavres inutiles. Si l'on continuait à le suivre, les troupes jetées sur le glacis des batteries ennemies seraient livrées au carnage.
Heureusement, parmi les représentants en mission, il y a Barras, l'ex vicomte de Barras maintenant député républicain, mais ancien officier du roi. Il se rend compte de la folie des conceptions de Carteaux. Il fait comprendre à ses collègues que, devant la puissance de ses fortifications, Toulon ne peut céder qu'à un siège régulier, c'est-à-dire à une opération combinée d'artillerie et d'infanterie méthodiquement organisée.
Au cours des discussions sur la situation, pendant les conférences tenues avec les officiers responsables, Barras remarque l'intelligence des vues exposées par le capitaine Buonaparte. Il le charge d'études, il lui fait dresser des plans, et ces travaux sont appréciés comme témoignant d'une réelle capacité.
Deux :
L'ancien élève de l'école militaire de Paris n'a pas oublié la solide formation professionnelle reçue sous la monarchie. Dans l'armée révolutionnaire, les techniciens sont rares, celui-ci attire tout de suite l'attention.
Le 30 septembre, les représentants Saliceti et Gasparin écrivent au Comité de Salut Public : « Carteaux est incapable. Buonaparte, le seul capitaine d'artillerie qui soit en état de concevoir les opérations, a déjà trop d'ouvrage de la conduite de toutes les parties de l'artillerie. ». En effet, la veille, le 29, ils l'ont proposé pour le grade supérieur. Émanant de commissaires de la Convention, une proposition équivaut à une nomination.
Le 19 octobre 1793, le capitaine Buonaparte reçoit avis de son élévation « au grade et à l'emploi de chef de bataillon au deuxième régiment d'artillerie ». Ce 2e d'artillerie est l'ancien « régiment de Metz », il est commandé par le colonel de Lespinasse. Buonaparte ne le rejoindra jamais. Son affectation est uniquement, comme on dit, « pour ordre ». Et dès le lendemain, il signe : « Buonaparte, commandant d'artillerie ».
Huit jours à peine après avoir été nommé, le commandant Buonaparte rédige une note transmise à Paris : il insiste pour un renforcement du matériel de siège. Il réclame un accroissement du nombre de bouches à feu. « C'est, dit-il, l'artillerie qui prend les places, l'infanterie ne fait que l'aider. » En quoi il exprime le point de vue de l'artilleur : le fantassin en a un autre exactement inverse : « C'est l'infanterie qui prend les places, l'artillerie ne fait que l'aider. »…
Le 4 novembre, il écrit au colonel de Gassendi, de l'état-major à Nice, une lettre pressante pour qu'il envoie toutes les pièces qu'il peut avoir disponibles. Surtout, les représentants interviennent auprès du Comité de Salut Public, et obtiennent que les moyens mis à leur disposition soient renforcés. Bientôt, on aura constitué un parc d'une cinquantaine de batteries, chiffre considérable pour l'époque.
En mème temps, Barras et ses collègues procèdent à une refonte de l'armée : licenciement des bandes de volontaires inexpérimentés, appel à des contingents de troupes régulières, enfin, réorganisation du commandement. Qui-plus-est, le 5 novembre, Carteaux, relevé de ses fonctions, est appelé à d'autres destinations. Il est d'abord remplacé par un nommé Doppet, lequel arrive le 9 devant Toulon.
Doppet est un médecin que la cohue des événements a, d'une façon inattendue, porté au poste de général en chef. Homme agé, prudent, sincère, point sot, il connaît la limite de ses connaissances techniques. Tout de suite, il ne cache pas son appréhension devant l'aventure où on veut l'engager. Le peintre, le médecin, les cadres improvisés, se révélant impossibles, force est alors de faire appel à des officiers de métier, c'est-à-dire d'Ancien Régime. Comme à Valmy par Kellermann, comme à Fleurus pour Dumouriez, la Révolution sera, à Toulon, sauvée par des généraux du roi. Les victoires de la République sont d'abord des victoires de la Monarchie.
Trois :
Pour le génie, cette arme si importante dans un siège, on nomme un officier du nom de Marescot, en réalité Armand Samuel, comte de Marescot de la Noue. C'est un ancien condisciple de M. de Buonaparte à l’École militaire de Paris ; il appartient à la même promotion. Pour l'artillerie, autre arme savante, on fait, le 9 ou le 10 novembre, venir un des meilleurs techniciens du temps, le général baron du Teil, maréchal de camp depuis 1791. A la tète de l'armée, on place un lieutenant-colonel de la Monarchie, promu général sous la République : Jacques-François Coquille Dugommier.
M. Dugommier est un homme de premier ordre. Outre qu'il connaît bien son affaire, c'est un chef adoré de sa troupe. « Il avait, dira Napoléon à Saint-Hélène, toutes les qualités d'un vieux militaire extrêmement brave de sa personne. Il aimait les braves et en était aimé. Il était bon, quoique vif, très actif, juste. Il avait le coup d’œil militaire, du sang froid, de l’opiniâtreté dans le combat. ».
Dugommier arrive devant Toulon le 16 novembre. Le 17, il prend possession de son commandement. Buonaparte va servir sous les ordres de supérieurs remarquables. Ensuite, Dugommier prend contact avec ses collaborateurs. Le 22 novembre, il effectue une reconnaissance détaillée des lieux. Le 23, il fait par ses principaux adjoints établir un projet d'attaque, auquel, écrit Lavisse, « Buonaparte collabore ». Le 25, après une dernière réunion d'un conseil de guerre, le plan, retouché, mis au point, est adopté.
L'armée comprend trois divisions : la division Garnier, la division de Laborde, la division de La Poype. L'artillerie de la division Garnier est confiée à M. de Sugny, l'artillerie de la division de La Poype à M. Brulé, l'artillerie de la division de Laborde à M. de Buonaparte. Et le 26, chacun se met à l’œuvre avec beaucoup d'entrain. Brulé est au cap Brun, Sugny devant le Malbousquet, Buonaparte au Petit Gibraltar.
Dans ce secteur, Buonaparte se voit chargé d'établir une batterie juste en face de la grosse redoute dite du « Petit Gibraltar », et dont le nom mème indique qu'elle est placée à un point stratégique important. Les instructions lui sont données par ses chefs hiérarchiques, c'est-à-dire, dans l'ordre : par Dugommier, du Teil, et Laborde. Ces généraux en dirigent l’exécution. Cette exécution leur paraît excellente, les disposition de détail prises par le jeune commandant leur semblent fort judicieuses ; aussi l'en félicitent-ils.
La position des Français est si avantageuse qu'elle est immédiatement contrebattue par les feux de l'adversaire. Rapidement, elle devient dangereuse. Toutefois, Buonaparte, avec une parfaite connaissance de la psychologie du soldat, flatte son amour-propre en baptisant sa batterie « batterie de hommes sans peur ». En faisant appel à l'esprit d'émulation, il obtient de ses canonniers un dévouement accru.
Quatre :
Tous ces préparatifs finissent par inquiéter les défenseurs de Toulon ; ils vont réagir. Le 30 novembre, ils montent une grande opération de dégagement, à laquelle ils attribuent tant d'importance qu'ils la dotent de gros moyens. Dès lors, à la tète de forts contingents, anglais, espagnols, piémontais, le commandant en chef des troupes de terre, le général O'Hara, déclenche une offensive vigoureuse. Il enlève les premiers retranchements français et s'empare de plusieurs batteries ; Un moment, il semble très près de déboucher sur Ollioules, frappant ainsi dans le dos l'armée assiégeante et la coupant en deux.
Les révolutionnaires connaissent des heures critiques ; Après avoir fléchi, ils se reprennent. Ils parviennent à contenir puis à refouler l'ennemi, bientôt obligé de revenir à ses tranchées de départ. Dans leur tentative de sortie, les assiégés ont échoué. Ils ont subi de lourdes pertes ; le général O'Hara, en personne, est fait prisonnier.
Le général Buonaparte s'est jeté dans la mêlée, faisant le coup de feu avec les autres. Il aurait mème, dit-on, été blessé au mollet, « légèrement ». En tout cas, sa bravoure est remarquée.
Le soir de cette dure affaire, Dugommier, qui un moment a craint le pire, peut envoyer à Paris ce bulletin triomphant : « Citoyen ministre, la journée a été chaude, mais heureuse. ». Il ajoute : « Parmi ceux qui se sont le plus distingués sont les citoyens Buonaparte, Arena, Cervoni. ».
L'échec de la contre-attaque permet aux Français de reprendre leurs plans d'assaut. De nouveaux renforts arrivent de l'intérieur, soixante-milles hommes sont maintenant rassemblés, appuyés par cent vingt-deux pièces de canon. Le 15 décembre, Dugommier jure que tout est prêt. Il donne ses derniers ordres. Le matin du 16 décembre 1793, le temps est très mauvais à Toulon. La pluie et le vent font rage, avec cette soudaine violence propre aux pays du Midi.
Dans la tempête, l'armée révolutionnaire, débouchant de ses cantonnements, passe à l'offensive générale. De toutes parts, l'assaut est donné. « Enfin, écrit Dugommier dans son rapport, « nous crûmes être en état d'attaquer. L'ordre fut donné et le feu de toutes nos batteries, dirigé avec le plus grand talent, annonça à l'ennemi sa destinée. » : on commence donc, selon toutes les règles, par une intense préparation d'artillerie. Après quoi, les troupes à pied se mettent en mouvement. Dans le secteur ouest, celui où se trouve Buonaparte, l'objectif ce jour-là est l'importante position du fort de l'Eguillette, lequel, de ce coté, commande les passages du port.
Marmont, dans ses mémoires, en explique l’intérêt : « L'entrée, très resserrée, de la seconde rade est fermée par la Grosse Tour, à l'ouest par le fort de l'Eguillette. La Grosse Tour est couverte, vers la terre, par le fort La Malgue, véritable citadelle de Toulon, citadelle casematée où ont été déployées toutes les ressources de l'art.
Le fort de l'Eguillette, lui, est couvert du coté de terre, par une redoute fort grande, faite avec soin, armée de trente-deux bouches à feu. Cette redoute, fermée à la gorge, occupe tout le mamelon qui forme le point culminant. Elle est liée avec le fort de l'Eguillette par un ouvrage intermédiaire et flanquée par le feu des vaisseaux. ».
Là va se dérouler l'épisode sans doute décisif du siège ; Le capitaine Marmont, qui prend part à l'affaire, raconte : « On assembla sept mille hommes, dont on composa trois colonnes qui attaquèrent la redoute aux premières heures de la matinée. Cette redoute était défendue par quinze ou dix-huit cents hommes, la plupart anglais. Le combat fut vif, mais ne fut pas long. L'artillerie, à l'instant de l'attaque, devait faire peu de choses Aussi la quittai-je pour marcher à la tète d'une colonne d'infanterie. ».
Le fort de l'Eguillette pris, le sort de Toulon est, dès de moment, pratiquement réglé : le 17, les troupes révolutionnaires du secteur nord emportent à leur tour, par escalade, la grosse forteresse juchée tout en haut du mont Faron, dominant l'ensemble du camp retranché. La défense est démantelée. Le 18, l'Eguillette étant en possession des Français, l'officier d'artillerie de ce secteur, le commandant Buonaparte, y installe ses batteries. De là, comme nous l'avons vu, il se trouve sur un emplacement qui commande l'entrée de la rade. De cette position stratégique, il peut, à plus ou moins bref délai, interdire les mouvements de la flotte ennemie. Mise en place par l'infanterie, l'artillerie va pouvoir prendre sa revanche, son rôle va passer au premier plan.
L'état-major britannique comprend la menace. Il n'attendra pas qu'elle soit mise à exécution. Craignant que le libre passage du goulot ne soit bientôt plus possible, il prend brusquement la décision d'abandonner la partie. Anglais, Espagnols, Piémontais, Napolitains, courent se rembarquer. Ils regagnent le bord tandis que les deux escadres se mettent à appareiller.
Cette soudaine et inattendue mesure déclenche en ville la débandade. Les derniers défenseurs français jettent leurs armes ; la population civile, se voyant livrée, est prise de panique. C'est l'affolement. Pour ne rien laisser à l'ennemi, on incendie l'arsenal, les magasins militaires, les dépôts de munitions. La baie toute entière est en feu.
Au bruit des explosions, à la lueur des flammes, dans une atmosphère de cataclysme et de jugement dernier, les malheureux habitants essaient, sur des barques, mème à la nage, de gagner les vaisseaux pour fuit avec eux. En quelques heures tragiques, le siège de Toulon est, d'un coup, terminé.
Cinq :
Le 19, l'armée de la Convention fait son entrée dans la ville. « Toulon, disent les Représentants du peuple, offre le spectacle le plus affreux ». La cité s'est vidée de trois-quart de ses habitants. « L'émigration, dira l'Empereur à Saint-Hélène, fut très considérable. Les bateaux anglais, napolitains, espagnols, en étaient encombrés. »
Ceux qui n'ont pas pu partir ou qui ont voulu rester sont livides de peur. Aux ruines des bombardements, aux ravages des incendies, s'ajoutent maintenant une débauche de pilonnages, un déchaînement de violences, un déferlement de fureurs. La lie de la population a, en un instant, émergé. Les forçats du bagne ont brisé leurs chaînes, ils se répandent, ivres de vengeance.
Ces excès, les vainqueurs non seulement se gardent de les réprimer, mais encore ils les encouragent, ils y ajoutent mème les leurs. Les commissaires de la Convention sont les premiers à exciter les haines.
Le 20 décembre, les premières décisions sont prises. La ville « infâme » perdra jusqu’à son nom : ce qui en restera sera appelé « Port de la Montagne » ; ce qui en restera, car elle doit être presque entièrement « rasée ». Des « tribunaux révolutionnaires » sont institués qui condamnent sans formalités, sans mème vouloir entendre ceux que l'on y traîne. Toute personne, à condition d’être « républicaine », est habilitée à faire arrêter des « suspects », voire à les « abattre ».
Les prisons se remplissent. Sur le cours du Marché, la guillotine est dressée et fonctionne en permanence. Afin d'aller plus vite, on fusille dans les cours de casernes, dans les fossés d'enceinte, sur les places publiques. Dugommier dit la Grande Encyclopédie « chercha à sauver la ville des vengeances de la Convention. Les Représentants furent inflexibles. Ils n'étaient pas, lui répondirent-ils, venus seulement pour vaincre, mais encore pour terrifier. ».
Ce à quoi ils s'emploient activement. Le 29 frimaire de l'an II, ils rendent compte à Paris, avec une évidente satisfaction : « La vengeance nationale se déploie. L'on fusille à force. Déjà tous les officiers de marine sont exterminés. La République sera vengée d'une manière digne d'elle. »
Fouché, le futur duc d'Otrante, écrit à Collot d'Herbois avec ravissement : « Nous n'avons qu'une manière de célébrer cette victoire ; nous envoyons ce soir deux cents treize insurgés sous le feu de l foudre. Adieu, mon ami, les larmes de joie coulent de mes yeux et inondent mon âme. ».
Témoins de tout cela, les officiers de l'armée assiégeante ne cachent pas leur dégoût. Les récit du temps sont unanimes, les cadres réguliers font tout ce qu'ils peuvent pour arrêter, au moins limiter le carnage. « Buonaparte, rapporte Marmont, voit ce spectacle avec horreur. ». Il est établi que, par son action personnelle, il sauve la vie de plusieurs malheureux. C'est seulement lorsqu'il s'agit de ses ambitions, que Buonaparte est révolutionnaire.
Quand Buonaparte devient Napoléon, tous ses faits et gestes revêtent tout à coup une importance jusque-là insoupçonnée. L'imagination les transfigure. La légende glorifie la moindre des actions de celui qui est devenu un grand personnage ; au héros, elle donne des débuts nécessairement héroïques. Pour Toulon, elle en a fait l'auteur mème de la victoire.
Une première constatation est que ni les gazettes, ni les communiqués officiels, ni les débats à la Convention, ne font la moindre mention de lui. La résonance de ses exploits n'atteint pas l'ensemble de la nation ; elle ne dépasse pas un cercle restreint. Dans l'armée assiégeante elle-même, il est considéré comme ayant été un bon officier d'artillerie ; on n'en dit pas davantage. Il est tellement resté quasi-inaperçu de la troupe que les mémoires du temps ne font pour ainsi dire pas d'allusion à lui.
Prenons ceux d'un soldat républicain, Etienne François Girard, qui sera colonel sous l'Empire, il prend part aux opérations comme sergent. Il rédige ses Cahiers sous Louis-Philippe, en pleine période d'apologie napoléonienne, il consacre à l'affaire de Toulon dix pages ; pas une seule fois il ne cite le nom de Buonaparte. Quant à ses chefs et à ses camarades, qui ont été à mème de l'apprécier, ils font son éloge, sans plus, sans rien révéler de particulièrement notable.
Voici l'exemple du général Doppet, qui l'eut un moment sous ses ordres et qui, nous l'avons vu, est un fort brave homme. Un peu plus tard, à une époque où Buonaparte est déjà devenu un personnage considérable, bon à flatter, Doppet s'exprime simplement en ces termes : « Au cours de mes inspections, je l'ai toujours trouvé à son poste. S'il avait besoin de quelque repos, il le prenait sur la terre, enveloppé dans son manteau. Il ne quittait jamais ses batteries. ».
C'est tout ce que le général Doppet a retenu. Et dans une autre relation contemporaine, le commandant du génie, son camarade de l’École Militaire, M. de Marescot, écrit : « Les batteries avaient été placées avantageusement par le chef de bataillon Buonaparte, commandant en second de l'artillerie. ». Enfin, le capitaine de Marmont, qui deviendra son aide de camp. Au cours d'un récit très complet, il ne fait mention d'aucune initiative remarquable.
On dit que le jeune officier est l'inventeur du plan d'attaque, qu'il a conçu cette offensive sur le secteur ouest, laquelle s'est révélée si heureuse. On dit que le placement de sa batterie sur l'Eguillette est une intuition géniale et qu'ainsi le mérite de la victoire lui revient entièrement. Ceux qui écrivent cela paraissent tout ignorer des choses de l'armée. Ils semblent n'avoir jamais été militaires. Toute armée, ey l'armée révolutionnaire est devenue une armée comme les autres, toute armée dis-je, est essentiellement une machine hiérarchisée. Chacun y est au rang de son grade. Or, une personnalité, fut-elle exceptionnelle, ne peut se révéler que si elle a les moyens de se manifester. Un génie militaire ne peut se dégager que dans un commandement en chef. Les officiers supérieurs sont suffisamment jaloux de leurs prérogatives pour ne pas s'en dessaisir.
A Toulon, Buonaparte a exactement l'emploi de chef de bataillon. Il est inséré dans une armée de cinquante-milles hommes, dotée d'une dizaine de généraux, d'une quinzaine de colonels. Assurer que ce chef de bataillon ait été l'auteur responsable de la victoire de Toulon est une assertion du mème ordre que celle qui consistait à raconter qu'un obscur colonel de cavalerie serait l'auteur de la victoire d'Austerlitz.
En décembre 1793, dans la distribution des fonctions entre les différents officiers, qui est le commandant Buonaparte ? Il est le chef de l'artillerie de la division Laborde, l'une des trois fractions de l'armée ; Il doit normalement avoir au-dessus de lui le commandant de la division, le commandant de l'artillerie de l'armée, le commandant suprême de l'armée. C'est à ces chefs qu'appartiennent les décisions de quelque importance. Il faut en outre remarquer que ces décisions ne sont pas improvisées dans le feu d'un bref combat, où l'initiative d'un subordonné peut être importante ; le siège a duré vingt-trois jours. Tout y a été mûri, ordonné, fait selon les règles.
Le lecteur, qui a sous les yeux le plan des lieux, jugera de lui-même. Pour s'apercevoir que, étant-donné la configuration de la rade, la clé de la situation est la fermeture de ses goulots d'étranglement, il n'est pas besoin d'un génie napoléonien. Une fois le fort de l'Eguillette pris, d'ailleurs par une action d'infanterie, l'idée d'y placer immédiatement des pièces d'artillerie pour tenir lesdits goulots sous le feu des canons est une idée, en quelque sorte, automatique.
L'Empereur, à Saint-Hélène, plus honnête que ses thuriféraires, évitera constamment de prétendre qu'il aurait joué un rôle décisif à Toulon. Il n'a pas un mot sur tout ce qu'on lui prêtera, d'ailleurs, beaucoup plus tard. Sans doute pense-t-il avoir d'autres titres de gloire sans avoir besoin d'en emprunter. Au général Bertrand, il dit simplement : « Dugommier a pris Toulon. ».
A Dugommier, ni à du Teil, il n'y a pas de raisons de refuser ce qui leur appartient. On connaît le mot du général Joffre : « Je ne sais plus qui a gagné la bataille de la Marne, mais je sais qui l'aurait perdue. ».
Si Buonaparte n'a pas « repris Toulon », si, par suite de la modestie de ses fonctions, il n'a pas, dans l'affaire, pu jouer de rôle décisif, par contre il est certain que, durant le siège, dans la mesure des moyens de son grade, il s'est fait remarquer par sa bonne conduite au feu, par l'intelligence de ses travaux préparatoires, par son inlassable activité, par l'excellence des dispositions de ses batteries ; En un mot, il s'est distingué. Ses services méritent d’être reconnus.
Lorsque, au lendemain de la victoire, vient l'heure des récompenses, Buonaparte se met à assiéger, non plus Toulon, mais les touts puissants commissaires de la Convention. Il fait valoir qu'il a toujours été un révolutionnaire zélé. D'ailleurs, il a à peine besoin de le leur rappeler. Pendant le cours des opérations il n'a cessé de faire étalage de ses opinions extrémistes.
Ses rapports avec les délégués de l'Assemblée sont plus qu'amicaux, presque affectueux. Il était déjà le protégé de son compatriote Saliceti, il est entré dans les bonnes grâces de Barras. Surtout, il vient de se faire sur place une nouvelle relation qui n'est pas la moins utile, puisqu'il s'agit du représentant sans doute le mieux en cour, le député Augustin Robespierre, le propre frère de Maximilien Robespierre, le dictateur. L'avancement que Buonaparte va recevoir, écrit Madelin, « il le doit en très grande partie, à la faveur des Robespierre.
Cet avancement va être, mème pour l'époque, étonnant : le 22 décembre 1793, Barras et Saliceti signent le « décret provisoire » suivant : « Les représentants du Peuple soussignés, présents au siège de Toulon, satisfaits du zèle et de l'intelligence dont le citoyen Buonaparte, chef de bataillon au 2e régiment d'artillerie, a donné des preuves, en contribuant à la reddition de cette ville rebelle, l'en ont récompensé en le nommant général de brigade. Ils proposent au ministre de confirmer cette nomination et d'autoriser son remplacement au 2e régiment. ».
Le bon Dugommier contresigne la proposition des commissaires en y ajoutant toutefois de sa main cette réflexion ironique : « Si l'on ne l'avançait pas, cet officier s'avancerait tout seul. ».
Ainsi, après deux mois et vingt jours comme chef de bataillon, sans passer par les grades de lieutenant-colonel ni de colonel, Buonaparte va être promu général...
Dominique Capo
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