"La Machine à broyer" :
Se battre. Encore et toujours. A mettre son état de santé en péril ; à en crever. Sans répit ni repos. Se battre et en permanence se sentir agressé par l'extérieur ; par une administration froide et dénuée d'humanité ; par des hommes et des femmes rationalisés, uniformisés, standardisés, codifiés... Se battre physiquement et mentalement, en permanence, en repoussant les assauts de personnes sans visage qui ne vous voient que comme un numéro de dossier. Ces gens au sein de l'espace virtuel ou dans la "vraie vie" ne vous considèrent que comme un cas qu'il faut, au-delà de ses limites, éprouver ; qu'il faut mettre à genoux, blesser, anéantir.
Ces gens vous humilient, s'en prennent à votre fragilité, à vos failles, à vos incapacités à "être" quelqu'un qui peut rentrer dans les "cases de la normalité". Ils vous montrent du doigts, multiplient les épreuves, les difficultés, les obstacles, auxquels vous devez vous confronter. Empathie, compassion, humanité, indulgence, sont des mots qui leur sont étrangers. A leurs yeux en effet, vous êtes coupable de votre différence, de ce handicap et de cette maladie orpheline que vous portez comme un fardeau depuis le jour de votre naissance. Coupable de ne pas avoir la possibilité de suivre le chemin qu'ils ont tracé pour vous contre votre gré ; de ne pas soumis à leur normalité.
Alors, vous essayez de toutes vos forces de vous en protéger, de vous en préserver. A tout prix, parce que c'est une question de survie. Vous tentez de bâtir autour de vous une forteresse susceptible de contenir leurs assauts. A chaque fois qu'un mur de cette forteresse s'abat, vous la rebâtissez, vous la renforcez, vous cherchez à prévenir leurs offensives suivantes du mieux que vous le pouvez. Vous apprenez de vos erreurs passées, mais ce n'est jamais suffisant.
Parallèlement, vous vous dévouez aux vôtres afin de leur éviter soucis et tracas, peurs et souffrances, désespoirs et malheurs. Sachant que leur santé est encore plus précaire par bien des aspects, vous prenez tout sur vous ; surtout le pire, forcément. Vous leur cachez vos cauchemars, les violences qui vous sont infligées. Vous leurs dissimulez vos efforts désespérés pour qu'ils ne voient pas - du moins, autant que faire se peut - l'entière réalité de ce que vous accomplissez pour leur bonheur, leur tranquillité, et leur sérénité. Vous pleurez, vous vous saignez parce qu'ils importent plus que tout le reste ; quitte à vous sacrifiez.
Mais, tout ça importe peu. Le rouleau compresseur avec lequel ces gens vous meurtrissent vous broie ; une fois qu'ils en ont fini avec une façade, c'est une autre qui est la proie de leur acharnement. Puis, lorsque cette autre est endommagée, fracturée, c'est au tour d'une troisième, d'une quatrième d'être attaquée. Si vous n'avez pas été assez traumatisé ou martyrisé si vous n'avez pas été assez affaibli, si vous êtes toujours doté de la volonté de vous battre, ils entament un nouvel assaut. Car leur but est de miner votre espérance en des jours meilleurs ; la votre, et ceux et celles dont vous avez la charge.
Qui vous entend, qui vous écoute, alors. Ces gens font partie d'une élite dont les mots performance, rentabilité, productivité, immédiateté, entre autres, sont les seuls vocables qui ont droit de cité. Ils appartiennent à une société qui néglige, qui rejette, qui nie vos spécificités, le fait que vous êtes différent, plus chétif, plus invalide qu'eux. Ca ne les intéresse pas, ça ne les émeut pas parce que c'est "normal" que la société dont ils sont les rouages contraigne ces "autres" à la misère, pour ne pas dire à la mendicité. C'est "normal" de remettre régulièrement en cause leurs particularités. C'est "normal" de les "fliquer", de les regarder comme de probables profiteurs du système. C'est "normal" de les faire crouler sous des tonnes de démarches administratives afin de s'assurer qu'ils sont bien ce qu'ils prétendent être. C'est "normal" de ne pas prendre en compte que leur existence au quotidien est déjà assez compliquée, est déjà assez exténuante.
Ces gens se moquent de savoir que vous êtes seul à devoir pallier à tout ; et en premier lieu aux déficiences motrices et mentales des personnes auxquelles vous tenez. Au contraire, ils en rajoutent ; et surtout, ils ne cesseront jamais de rajouter de la douleur à l'éreintant, de rajouter de la peur au fastidieux, de rajouter du pénible à l'impitoyable. Après tout, si ces "déficients" ne sont pas aptes à suivre leurs règles, les exclure est l'option la plus conforme à leurs desseins ; pour le bien de l'ensemble de la population qui la compose, évidemment.
Et tant pis si vous avez besoin de calme et de sérénité, d'avoir une vie où régularité, stabilité, sérénité, notamment, sont nécessaires à votre état de santé. Tant pis si ce que vous avez subi comme outrages, comme drames, comme déflagrations, comme tourments d'une intensité parfois insupportable, vous ont maintes fois fait frôler le point de rupture. Tant pis si l'indifférence, tant pis si la cruauté, tant pis si l'injustice, tant pis la sévérité à votre égard ont été - sont - sans limites. Après tout, vous devez payer, et démesurément, inéluctablement.
Dans tous les domaines - relations sociales, emploi, santé, finances, déplacements, logement, etc., la solidarité - individuelle ou publique - est un vain mot. Oh, bien-entendu, liberté, égalité, fraternité, sont de magnifiques principes ; des principes sur lesquels notre nation s'est appuyée depuis deux siècles pour prospérer, pour briller aux yeux du monde. Néanmoins, il y en a qui jouissent davantage de ce qu'ils signifient que d'autres. Néanmoins, ils y en a qu'ils assistent plus que d'autres. Néanmoins, il y en a qu'ils favorisent plus que d'autres. Et vous aurez beau faire tous les efforts possibles et imaginables pour essayer d'y prétendre, les barrières seront si élevées que vous ne pourrez jamais les franchir. Pire, au cas où vous vous apprêteriez à les dépasser, il y en a qui vous en rajouteront pour vous en empécher.
Alors, oui, vous vous battez. Vous usez toutes vos forces. Oui, votre santé, physique et mentale, est en permanence sollicitée bien au-delà de ce que vous pouvez donner. Oui, vous vous tournez dans toutes les directions, vous cherchez une aide que personne ne souhaite vous apporter. Ni les institutions, ni les administrations, ni les individus ; ils vous enfoncent, plutôt. Alors, oui, vous en crevez ! A petit feu, lentement, mais sans répit ni repos. Bien que votre esprit soit continuellement tourné vers le projet de vous en sortir, qui s'en soucie ? Votre dernier moyen d'expression, votre ultime solution est de crier à la face du monde tout ce que vous vivez, tout ce que vous ressentez, tout ce que vous endurez.
Écrire est tout ce qu'il vous reste. Écrire, encore et encore, est le seul moyen de vous exprimer auquel vous vous accrochez. Vous savez que ça ne sert pratiquement à rien. Vous savez que vos mots n'autont aucune incidence sur les gens que vous désirez atteindre. Cependant, vous vous y employez quand même, parce que c'est tout ce qu'il vous reste pour ne pas sombrer définitivement. Parce que, même si votre parole n'est pas écoutée, n'est pas entendue, n'est pas relayée, n'est pas partagée, au moins témoignez-vous du calvaire dont ces gens et ces institutions sont la cause....
Dominique Capo
