X1Les Autres…, toujours les Autres. D’aussi loin que je me souvienne, ce sont toujours les Autres qui ont compté avant moi.

 

Je ne parle pas de ma maladie, de mon handicap, de mon éducation, ou de tout ce genre de choses ; naturelles et nécessaires pour faire passer une personne de l’état d’enfant à l’état d’adulte. Je parle de l’attention qui m’est portée, des priorités qui leur sont données, des besoins qui sont les miens et qui ne sont jamais entendus. Je parle de ce manque qui me tourmente et qui dévore mon âme et mon cœur depuis si longtemps... Je parle de ce regret de n’avoir jamais le droit, la permission, d’être mis en avant. Et, lorsque je le prends, d’être remis à sa place manu-militari pour contenter mes aînés. Pour contenter ces Autres qui n’ont que faire de ce que je ressens, de ces blessures qui touchent le respect que j’ai de moi-même, que ces Autres ont pour moi, qui ne cessent d’être muselées, tues, ignorées – volontairement ou pas.

 

Ces Autres qui ont la priorité. Ces Autres qui sont valorisés, alors que moi, je ne le suis pas. J’ai beau me débattre, j’ai beau crier, j’ai beau supplier, j’ai beau taper du poing sur la table. Ces Autres ne comprennent pas les motifs de mes emportements, de mes lamentations, de mes désespoirs. Incrédules, bouleversés, choqués, ils m’invectivent du fait de mes exacerbations. Ils me considèrent comme fautif de venir briser leur tranquillité, leur sérénité, leur entre-soi. Ils ‘en prennent à moi, alimentant ainsi ma peine et ma souffrance. Ils n’écoutent pas les maux qui s’éveillent en moi à chaque fois qu’ils appuient là où cela fait mal.

 

Les Autres ont toujours raison. Les Autres ont toujours des justifications qui sont plus importantes que celles que je tente, vainement, de mettre en avant. Les Autres ont des occupations plus vitales que celles qui m’animent. Les Autres sont prioritaires, et pas moi.

 

Moi, je suis toujours celui qui vient après, en dernier. Je suis toujours celui qui doit se taire, qui doit écouter, et acquiescer, même lorsque cela ne lui convient pas ; même lorsque cela lui fait peur ou mal. Je suis toujours celui qui doit encaisser. Je suis toujours celui qui doit demeurer dans l’obscurité. Je suis celui qui doit tolérer que mon « moi » soit nié au profit de ces Autres qui mettent continuellement le leur en avant.

 

Je dois me plier à leurs exigences, à leurs remontrances. Je dois disparaître afin de leur donner l’occasion d’exister. Je dois cacher ma personnalité, mes centres d’intérêts, parce qu’ils ne sont pas valorisants, honorables. Ceux des Autres sont toujours tellement plus importants, utiles, gratifiants. Toujours, éternellement.

 

Alors, je fuis ces Autres. Je me retranche là où ils ne peuvent me juger ou me condamner. Je me replie au sein d’une antre dont je suis le prisonnier, puisque je n’ai pas l’occasion ni le droit d’extérioriser ce que je pense, ce que je crois, ce que je sais, ce que je ressens. Je me raccroche à ce qui est essentiel pour moi : écrire, lire, apprendre, alimenter ma curiosité intellectuelle pour toutes sortes de moyens. Et je laisse ces Autres à leurs gargarismes, à leurs entre-soi, à leurs préoccupations dont je ne fais pas parti. Je les laisse s’écouter parler ; je les laisse briller. Je n’ai pas la force de me confronter à Eux. Je n’ai pas la capacité, la possibilité, de me faire entendre d’Eux.

 

M’écouteraient-ils, de toute façon ? Même pas. Ils sont, je le répète, à chaque foi étonnés que je réagisse excessivement parfois, dans ce genre de circonstances. Je remets en cause l’ordre établi, le respect, la reconnaissance, que je leur dois. Ils ne comprennent pas et n’acceptent pas que je souffre de leur manque d’attention, d’écoute, de valorisation…

 

C’est moi qui suis coupable, et non pas Eux. Pire encore : ils cherchent à me montrer que je me trompe ; que je fais du bruit pour pas grand-chose – une tempête dans un verre d’eau. Je devrai être heureux, satisfait, de mon sort. Je devrai me contenter de ce que j’ai. Je devrai être heureux de participer à leurs conversations où je ne suis qu’un faire-valoir. Je devrai être heureux que l’on m’accorde un minimum de temps. Il y a tellement plus malheureux que moi dans le monde.

 

Que viens-je pleurer, m’apitoyer sur mon sort ? Je suis un ingrat, un égoïste, un grognon. Alors que je devrai les remercier de tout ce qu’il font pour moi ; de cet argent dont je ne suis pas démuni, de cette pauvreté dont je ne suis pas le sujet. De ce confort qui est le mien. De cette chance de ne pas vivre dans un pays soumis à la guerre ou à la dictature. Que d’Autres sont bien plus seuls, malmenés par l’existence que moi. Oui, franchement, pourquoi me plains-je ?

 

De fait, les Autres sont les meilleurs, les plus expérimentés, les plus savants. Les Autres doivent passer en premier, s’exprimer librement, et pas moi. Les Autres, je dois me soumettre à leurs ambitions, à leurs rêves, à leurs préoccupations. Les Autres ont leurs raisons de ne pas m’écouter, me comprendre ; de ne pas être plus attentionnés ou attentifs, envers moi. De ne pas prendre en compte ma sensibilité exacerbée, mes questionnements, mes centres d’intérêts, mes passions, mes connaissances, ma personnalités. Les leurs passent avant les miens. C’est normal, naturel. Puisque ce sont les Autres...